Le silence qui suivit fut si brutal que l’on entendit une cuillère tomber sur le carrelage.
Marc esquissa un sourire crispé.
— Sarah, je te conseille de réfléchir avant de raconter n’importe quoi. Tu risques de diffamer quelqu’un devant cinquante témoins.
La journaliste ne recula pas.
— Je ne raconte rien. Je pose une question. Pourquoi le nom de ta société apparaît-il dans un dossier transmis aux enquêteurs concernant des commissions dissimulées et des factures de conseil sans prestation identifiable ?
Camille tourna lentement la tête vers son compagnon.
— Marc, qu’est-ce qu’elle raconte ?
— Des histoires professionnelles. Tu ne comprendrais pas.
Cette réponse lui fit plus mal qu’une insulte. Depuis trois ans, Marc lui parlait de placements prestigieux, de clients puissants et d’opérations confidentielles. Elle avait fini par lui confier une partie de son épargne, persuadée qu’il savait ce qu’il faisait.
Thomas, lui, ne semblait éprouver aucune satisfaction.
— Sarah, dit-il calmement, si tu disposes d’informations vérifiées, transmets-les aux personnes compétentes. Ce n’est ni le lieu ni le moment de rendre un verdict.
— C’est précisément ce que je compte faire, répondit-elle. Je voulais simplement comprendre pourquoi Marc a cherché à obtenir des informations sur votre consortium ces dernières semaines.
Marc blêmit.
Claire serra discrètement la main de son mari. Elle connaissait cette expression : Thomas ne cherchait pas à écraser quelqu’un. Il refusait simplement de se laisser entraîner dans le chaos des autres.
Camille, cependant, n’avait plus les yeux que pour lui.
— Tu savais qui était Marc ?
— Je savais qu’il prétendait connaître mon secteur. Je ne savais pas ce qu’il faisait de son argent ni comment il travaillait.
— Et tu ne m’as rien dit ?
Thomas la regarda avec une tristesse tranquille.
— Tu ne m’as jamais demandé comment j’allais depuis notre séparation. Tu m’as seulement demandé, ce soir, si je portais encore des plaques de plâtre.
Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint.
À cet instant, deux hommes en civil entrèrent dans la salle, accompagnés du responsable de l’établissement. Ils se présentèrent à Marc et lui demandèrent de les suivre afin de répondre à des questions dans le cadre d’une enquête financière en cours. Ils ne l’arrêtèrent pas devant les invités et ne révélèrent aucun détail supplémentaire.
Marc protesta, réclama son avocat et lança à Camille un regard accusateur.
— Tu ne vas tout de même pas croire ces gens plutôt que moi !
Camille recula d’un pas.
Pour la première fois, elle ne savait plus quelle réponse lui permettrait de sauver les apparences.
Elle le regarda partir, puis se tourna vers Thomas. Son visage avait perdu son assurance habituelle.
— Je ne savais pas, murmura-t-elle. Pour l’argent, pour l’enquête… Je ne savais rien.
— Alors, tu devrais attendre de connaître les faits avant de juger, répondit-il.
Elle baissa les yeux.
— Je parle aussi de toi. Je ne savais pas ce que tu étais devenu.
Thomas eut un léger sourire, sans joie.
— Camille, le problème n’est pas que tu ne saches pas combien je possède. Le problème, c’est que tu as toujours cru que ma valeur dépendait de ce que je possédais.
Elle se souvint soudain de toutes ces années : les factures qu’il réglait en silence, les nuits qu’il passait à travailler, les projets qu’il abandonnait pour lui permettre d’avancer. Elle avait pris sa patience pour de la faiblesse, son humilité pour un manque d’ambition et ses sacrifices pour une obligation.
— J’ai été cruelle avec toi, dit-elle enfin. Je t’ai quitté parce que je pensais que tu ne réussirais jamais. Et ce soir, j’ai recommencé devant tout le monde.
— Oui.
Il ne chercha pas à adoucir la vérité pour la soulager.
— Je regrette ce que je t’ai fait. Je voudrais pouvoir revenir en arrière.
— Moi aussi, j’ai longtemps voulu revenir en arrière. Pas pour te retrouver, mais pour comprendre pourquoi j’avais accepté si longtemps d’être humilié.
Claire resta silencieuse. Elle ne cherchait ni à rivaliser avec Camille ni à savourer sa défaite. Elle savait que certaines blessures n’avaient pas besoin d’une nouvelle scène pour être reconnues.
Thomas poursuivit :
— Tu n’as pas besoin de me demander pardon devant tous ces gens. Mais ne confonds pas mes réussites avec une revanche contre toi. J’ai construit cette entreprise parce que je voulais créer quelque chose d’utile, pas pour te prouver que tu avais tort.
— Et tu me pardonnes ?
Il prit quelques secondes avant de répondre.
— Je ne te souhaite aucun mal. Mais te pardonner ne signifie pas que nous devons redevenir proches.
Camille hocha la tête, les yeux humides.
Autour d’eux, les anciens camarades qui avaient ri quelques minutes auparavant évitaient maintenant son regard. Certains vinrent féliciter Thomas pour le contrat. Il les remercia poliment, sans chercher à prolonger le spectacle.