Je dépliai la lettre avec précaution. Le papier était fragile, jauni par les années, et l’écriture d’Hélène penchait légèrement vers la droite. Je reconnus immédiatement sa façon de former les majuscules. Enfant, j’avais souvent reçu des cartes d’anniversaire de sa part, toujours accompagnées d’un petit mot personnel.

Pendant une seconde, j’hésitai.

Cette lettre n’était pas seulement une pièce susceptible de révéler des fautes graves. C’était aussi le dernier témoignage d’une femme que j’avais aimée et respectée.

Clémence me fixait, les lèvres entrouvertes.

— Donnez-moi ça, Julien.

Je relevai les yeux.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que tu crains que nous découvrions ?

— C’est une lettre privée !

— Alors tu n’as aucune raison d’avoir peur de ce qu’elle contient.

Luc s’approcha de moi.

— Julien, je t’en prie. Pas devant les clients.

Je regardai les personnes réunies dans la brasserie. Plusieurs avaient déjà sorti leur téléphone. D’autres semblaient mal à l’aise, comme s’ils assistaient à une querelle familiale qui aurait dû rester derrière des portes fermées.

Mais ce n’était pas une simple querelle.

Pendant des années, des employés avaient été humiliés. Des plaintes avaient été écartées. Des comptes avaient été dissimulés. Et chaque fois que quelqu’un avait tenté de parler, Luc avait invoqué le souvenir de sa femme pour protéger Clémence.

Je ne voulais pas transformer la lettre en spectacle. Je voulais que la vérité soit établie.

Je la tendis donc à l’inspectrice présente dans la salle.

— Je vous demande de la conserver avec les autres documents et de vérifier ce qu’elle contient dans le cadre de vos compétences. Je ne veux pas que cette affaire soit réglée par une promesse entre membres d’une même famille.

L’inspectrice acquiesça et plaça la lettre dans une pochette destinée aux documents.

Clémence poussa un cri de colère.

— Vous n’avez pas le droit de faire ça ! C’est mon histoire, ma famille, mon héritage !

— Non, répondis-je calmement. Ce sont aussi les employés que tu as menacés, les clients que tu as humiliés et les comptes que nous devons maintenant expliquer.

Elle se tourna vers son père.

— Dis quelque chose ! Tu vas vraiment le laisser me prendre tout ce que tu m’avais promis ?

Luc semblait avoir vieilli de dix ans en quelques minutes.

— Je t’avais promis que le restaurant resterait dans la famille, murmura-t-il. Je ne t’avais pas promis que tu pourrais faire ce que tu voulais sans en subir les conséquences.

Clémence le regarda comme s’il venait de la trahir.

Mais je savais que Luc avait passé des années à lui donner raison, même lorsqu’il savait qu’elle avait tort. Il lui avait appris que les excuses étaient facultatives, que l’argent pouvait effacer les plaintes et que le nom de famille la protégerait toujours.

Aujourd’hui, cette protection venait de s’effondrer.

Ce que je ne savais pas encore, c’est que la lettre d’Hélène contenait une vérité bien plus complexe que ce que Luc m’avait laissé croire.

L’inspectrice demanda que la salle reste calme pendant qu’elle poursuivait ses vérifications. Elle souhaitait également consulter certains documents relatifs à l’hygiène et à la gestion du personnel. L’incident des billets avait attiré son attention, mais plusieurs signalements antérieurs justifiaient déjà un examen approfondi.

Pendant ce temps, mon avocate, Maître Delmas, arriva au Belvédère. Je lui remis les copies des documents relatifs à la vente et lui expliquai ce qui venait de se passer.

Elle examina les premières pièces avant de me parler à voix basse.

— L’acquisition est bien enregistrée. Vous avez le contrôle de la société, sous réserve des obligations prévues par les actes. Mais attention : devenir propriétaire ne vous donne pas le droit de conclure vous-même à la culpabilité de qui que ce soit. Nous devons distinguer les faits établis, les soupçons et ce que l’enquête devra confirmer.

Je hochai la tête.

C’était précisément ce que je voulais.

Je n’avais pas acheté le Belvédère pour me venger de ma cousine. Je l’avais acheté parce que Luc était au bord de la faillite, que plusieurs créanciers menaçaient de faire fermer l’établissement et que je croyais encore possible de sauver ce qui méritait de l’être.

Je voulais préserver le travail de ceux qui faisaient vivre le restaurant, pas protéger les personnes qui leur avaient fait du mal.

Maître Delmas demanda à voir les documents comptables. Luc finit par ouvrir son bureau et sortir plusieurs classeurs qu’il avait gardés dans une armoire fermée à clé.

Parmi eux se trouvaient des relevés faisant apparaître des virements réguliers vers une société de conseil dont Clémence était l’une des bénéficiaires. Les factures correspondantes étaient incomplètes. Plusieurs paiements avaient été enregistrés comme des prestations commerciales, mais les pièces justificatives ne permettaient pas d’établir clairement ce qui avait été fourni.

Luc prétendit qu’il s’agissait de dépenses légitimes.

— Clémence m’aidait à gérer les relations avec certains clients, expliqua-t-il. Elle avait besoin d’être rémunérée.