Thomas fixa l’enveloppe noire comme s’il venait de reconnaître un document qu’il espérait ne jamais revoir.
Camille, elle, ne comprenait toujours pas.
— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda-t-elle en se tournant vers Alexandre. Mon mari n’a rien signé qui te concerne.
Alexandre ne répondit pas immédiatement. Il ouvrit l’enveloppe et en sortit plusieurs feuilles soigneusement classées.
— Trois jours plus tôt, Thomas a signé un accord de cession de parts et une reconnaissance de dette. Ces documents concernent la société qu’il dirige depuis cinq ans.
Un murmure parcourut les invités.
Camille éclata d’un rire nerveux.
— Tu inventes n’importe quoi. Thomas est le directeur général de sa société. Il ne peut pas perdre son entreprise en signant quelques papiers.
— C’est précisément ce que tu devrais lui demander, répondit Alexandre.
Thomas baissa la tête.
Je connaissais cette expression. Je l’avais vue autrefois, lorsqu’il cherchait une excuse après avoir découvert que ses mensonges ne tenaient plus.
Camille se tourna vers lui.
— Thomas ? Dis quelque chose !
Il avala difficilement sa salive.
— Camille, pas ici.
— Pas ici ? Tu es en train de me faire passer pour une idiote devant toute cette salle ! Qu’est-ce que tu as signé ?
Alexandre me regarda brièvement, puis reprit :
— Cette femme que tu viens d’insulter s’appelle Élise Moreau. Et si elle porte aujourd’hui cette robe et ces bijoux, ce n’est pas parce qu’elle cherche à impressionner qui que ce soit. C’est parce qu’elle est l’une des principales actionnaires du groupe qui vient de reprendre votre entreprise.
Camille se figea.
Thomas ferma les yeux.
Je sentis tous les regards se tourner vers moi. Je n’avais pourtant aucune envie de devenir le spectacle de la soirée.
— Alexandre, dis-je doucement, inutile de tout exposer ici.
Il hocha la tête, mais Camille avait déjà compris qu’elle ne pouvait plus faire marche arrière.
— Attends… Élise Moreau ? répéta-t-elle. Tu es cette Élise ?
Je la regardai sans répondre.
Quelques années plus tôt, j’avais été l’épouse de Thomas. Nous avions construit ensemble une petite société spécialisée dans les équipements médicaux. J’avais apporté les premiers capitaux, rédigé les contrats initiaux et travaillé sans compter pour trouver nos premiers clients.
À l’époque, Thomas disait souvent que nous étions une équipe.
Puis les contrats avaient commencé à se multiplier. Les revenus avaient augmenté. Et Camille était entrée dans sa vie.
Elle travaillait alors dans le service commercial. Au début, elle se montrait aimable, toujours prête à m’aider. Puis les réunions se tenaient sans moi. Les décisions étaient prises derrière mon dos. Thomas avait commencé à présenter mes idées comme les siennes.
Un jour, j’avais découvert des transferts financiers que je n’avais jamais autorisés.
Lorsque j’avais demandé des explications, Thomas m’avait accusée de ne pas lui faire confiance. Quelques semaines plus tard, il avait demandé le divorce.
Camille avait pris ma place dans la maison, dans les réceptions et dans les photographies professionnelles. Elle avait même commencé à se présenter comme la femme qui avait aidé Thomas à bâtir son empire.
Ce qu’elle ignorait, c’était que je n’avais jamais cessé de suivre les affaires de l’entreprise.
Après notre séparation, j’avais récupéré les parts qui m’appartenaient légalement. J’avais également conservé les documents prouvant mes apports financiers et les engagements pris au moment de la création de la société.
Thomas avait continué à développer son entreprise, mais il avait accumulé des dettes et pris des décisions risquées. Lorsqu’il avait cherché un investisseur pour éviter une crise de trésorerie, il avait accepté de négocier avec un groupe financier dont Alexandre était le principal représentant.
Il ne savait pas que j’étais devenue l’une des investisseuses de ce groupe.
Et il ne savait surtout pas que j’avais demandé un audit indépendant avant toute opération.
L’audit avait révélé des irrégularités importantes : des dépenses personnelles enregistrées comme frais professionnels, des contrats conclus sans les autorisations nécessaires et des engagements financiers dissimulés aux autres actionnaires.
Alexandre avait proposé une restructuration. Thomas avait accepté les conditions, convaincu qu’il pourrait conserver son poste et sauver sa réputation.
Mais il avait dû céder une partie de ses parts et reconnaître plusieurs obligations financières.
— Tu m’avais dit que l’investisseur était un fonds étranger ! murmura Camille à son mari.
Thomas ne répondit pas.
— Tu m’avais dit que tu gardais le contrôle !
— J’espérais que ce serait possible.
Alexandre referma l’enveloppe.
— L’accord signé prévoit une nouvelle gouvernance. Thomas conserve certaines responsabilités pendant la période de transition, mais il ne dirige plus seul l’entreprise. Les décisions financières seront désormais soumises à un conseil indépendant.
Camille semblait chercher un moyen de reprendre le dessus.
— Et quel rapport avec Élise ? Elle n’a plus rien à voir avec Thomas !
Je pris enfin la parole.