— Tu m’as demandé de t’épouser. Tu m’as parlé de ton enfance, de tes études, de ton travail. Tu m’as raconté tes souvenirs, tes rêves, tes peurs. Mais tu as oublié un détail : tu ne m’as jamais dit pourquoi tu étais venu à Bordeaux.

— Parce que je ne savais pas comment te le dire.

— Alors commence maintenant.

Adrien resta silencieux quelques secondes, puis ouvrit le dossier.

Il en sortit un acte de naissance, une copie de jugement et plusieurs lettres anciennes.

— Je m’appelle bien Adrien Delcourt. Ce nom m’a été donné par les personnes qui m’ont adopté. Ma mère biologique s’appelait Agnès Morel.

Manon sentit le sol se dérober sous ses pieds.

— Tu savais donc que tu étais le fils d’Agnès.

— Je l’ai découvert il y a deux ans, après le décès de ma mère adoptive. Elle avait conservé des documents dans une boîte. J’ai alors commencé à chercher ma famille biologique.

— Et tu as trouvé Colette.

— Oui. Mais elle était déjà morte. J’ai rencontré un notaire qui m’a parlé d’une succession ancienne. Il m’a expliqué que certains documents n’avaient jamais été régularisés. Je suis venu à Bordeaux pour comprendre ce qui m’appartenait légalement.

Manon le regarda avec incrédulité.

— Tu m’as rencontrée pendant cette recherche ?

Adrien baissa les yeux.

— Oui.

Le silence qui suivit fut plus douloureux qu’un cri.

— Quand tu es venu à mon école pour soigner le chien de ma collègue, tu savais déjà qui j’étais ?

— Non. Je ne connaissais pas ton nom complet. J’ai compris seulement après plusieurs semaines, lorsque tu m’as parlé de ta grand-mère Colette.

— Et tu as continué à me fréquenter sans rien me dire.

— Au début, j’avais peur de te perdre. Puis je suis tombé amoureux de toi. Et chaque jour, il devenait plus difficile de t’avouer la vérité.

Manon sentit ses yeux se remplir de larmes.

— Tu as eu des mois pour me parler. Tu as choisi de me laisser découvrir ton secret deux jours avant notre mariage.

— Je voulais régler la question de la succession avant de tout t’expliquer.

— Pourquoi ?

Adrien ne répondit pas immédiatement.

Manon désigna le dossier.

— Qu’est-ce que tu cherches à obtenir exactement ?

Il sortit une dernière feuille.

C’était un acte de succession concernant une ancienne propriété familiale située près de Libourne. Une maison, des terres et un petit domaine viticole avaient été transmis aux deux sœurs, Colette et Agnès. Après la mort d’Agnès, sa part devait revenir à son fils.

Mais une modification ultérieure indiquait que la totalité de la propriété avait été transférée à Colette.

Manon relut le document.

— Ma grand-mère a donc hérité de tout ?

— C’est ce que les papiers indiquent. Mais je pense qu’elle n’a jamais su que j’existais. Ou qu’elle a appris mon existence trop tard.

— Et tu comptais m’épouser avant de me révéler que tu étais l’héritier potentiel de cette propriété ?

Adrien se leva.

— Je ne t’épouse pas pour de l’argent, Manon.

— Alors pourquoi m’avoir caché ton identité familiale ?

Il ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.

Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Manon ne chercha pas à lui trouver une excuse.

— Le mariage est annulé, dit-elle enfin.

Adrien pâlit.

— Tu ne peux pas prendre une décision pareille sur un malentendu.

— Ce n’est pas un malentendu. C’est une décision que je prends parce que tu as choisi de construire notre avenir sur une vérité que tu me refusais.

Elle reprit l’écrin et sortit.

 

Le lendemain, Manon reçut un appel d’un numéro inconnu.

— Madame Lefèvre ? Je suis Maître Garnier, le notaire chargé du dossier de succession concernant votre grand-mère.

Elle s’assit au bord de son lit.

— Que se passe-t-il ?

— J’ai été informé que vous aviez découvert certains documents. Il faut que vous sachiez que le dossier est plus complexe que ce que votre fiancé vous a présenté.

— Pourquoi ?

— Parce que la modification de succession que vous avez vue n’a jamais été authentifiée correctement. Une expertise graphologique a révélé que la signature attribuée à votre grand-tante Agnès pourrait être falsifiée.

Manon se redressa.

— Vous voulez dire que quelqu’un a volé sa part d’héritage ?

— Nous ne pouvons pas encore l’affirmer. Mais un ancien employé de l’étude notariale a laissé une déclaration écrite avant sa mort. Il y affirmait qu’une personne avait fait pression sur lui pour modifier le dossier.

— Qui ?

Le notaire marqua une pause.

— Le nom de votre grand-mère Colette apparaît dans les documents. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’elle était responsable. Il est également possible qu’elle ait tenté de protéger son neveu d’une fraude commise par quelqu’un d’autre.