Dmitri resta immobile, son téléphone encore à la main.
La femme qui se tenait devant lui semblait avoir changé d’âge en quelques minutes. Ses cheveux gris, soigneusement peignés, encadraient un visage fin. Elle portait le peignoir blanc qu’il lui avait donné, mais surtout, elle avait retrouvé une dignité et une assurance qui contrastaient avec son apparence sur la route.
Elle avait aussi remarqué son expression.
« Qu’y a-t-il ? Vous avez vu un fantôme ? »
Dmitri posa lentement son téléphone.
« Je… je ne vous reconnaissais pas. »
Lioudmila esquissa un sourire triste.
« C’est souvent le cas. Les gens ne regardent plus les visages lorsqu’ils voient des vêtements sales. »
Il lui indiqua un fauteuil et lui proposa du thé. Elle accepta, puis s’assit sans toucher à la tasse.
« Vous m’avez dit que vous deviez vous rendre dans une église demain matin », rappela-t-il. « Pourquoi ne voulez-vous pas que j’appelle la police ? Et pourquoi marchiez-vous seule sur cette route ? »
La vieille dame contempla ses mains.
« Parce que mon fils m’a dit que personne ne me croirait. »
Dmitri se pencha en avant.
« Votre fils ? »
Elle hocha la tête.
Elle s’appelait Lioudmila Petrovna Sokolova. Pendant près de quarante ans, elle avait enseigné la musique dans une école de quartier. Son mari était mort depuis longtemps. Elle avait élevé seule son fils, Andreï, qu’elle avait toujours cru être sa plus grande réussite.
Mais depuis quelques mois, Andreï et son épouse lui répétaient qu’elle devenait confuse, qu’elle oubliait les choses et qu’elle ne pouvait plus vivre seule. Ils lui avaient demandé de signer plusieurs documents, prétendument pour faciliter la gestion de son appartement.
« J’ai refusé de signer le dernier », murmura-t-elle. « Il disait que je lui donnais le droit de vendre mon logement. Je ne voulais pas. Alors ils m’ont emmenée à la campagne, soi-disant pour me faire prendre l’air. Au retour, ils m’ont laissée près d’une station-service. Andreï m’a dit qu’un taxi allait venir. »
Elle marqua une pause.
« Il n’est jamais venu. »
Dmitri sentit sa colère monter, mais il la contint.
« Vous êtes certaine que votre fils vous a abandonnée volontairement ? »
Lioudmila leva les yeux.
« Il m’a dit : “Tu vas comprendre quand tu n’auras plus personne.” »
Elle expliqua qu’elle avait marché pendant des heures. Un chauffeur de taxi avait fini par la prendre, mais, ne pouvant pas payer, elle avait été déposée près de la route principale. Elle ne voulait pas appeler la police parce qu’Andreï lui avait répété qu’il ferait déclarer qu’elle était incapable de prendre ses propres décisions.
« Et l’église ? » demanda Dmitri.
Pour la première fois, son visage s’adoucit.
« Demain, c’est l’anniversaire de la mort de mon mari. Il y a une petite église où nous avions l’habitude d’aller ensemble. Je voulais simplement y déposer une bougie. »
Dmitri resta silencieux. Il pensa à sa propre maison, immense et parfaitement ordonnée, où personne ne l’attendait jamais. Depuis la mort de sa femme, il avait appris à vivre seul, mais il n’avait jamais imaginé qu’une personne âgée puisse se retrouver aussi seule au milieu de sa propre famille.
« Vous pouvez rester ici cette nuit », dit-il. « Demain, nous irons à l’église. Mais avant, nous allons faire les choses correctement. Je vais appeler un médecin et un avocat. Vous déciderez de la suite, pas moi. »
Lioudmila le fixa avec méfiance.
« Vous ne me forcerez pas à retourner chez mon fils ? »
« Non. Personne ne vous forcera à retourner quelque part où vous ne vous sentez pas en sécurité. »
Le lendemain matin, Dmitri tint sa promesse. Une médecin examina Lioudmila et constata surtout une déshydratation, de l’épuisement et quelques contusions. Elle ne présenta aucun signe évident de désorientation. Avec son accord, Dmitri contacta une assistante sociale et un avocat spécialisé dans la protection des personnes âgées.
Ils se rendirent ensuite à l’église.
Lioudmila alluma une bougie devant une icône et resta longtemps immobile. Dmitri attendit à quelques pas, sans la presser.
À leur sortie, son téléphone sonna.
Andreï.
Lioudmila pâlit en voyant le nom s’afficher.
Dmitri lui demanda si elle souhaitait répondre. Elle hésita, puis acquiesça.
Il activa le haut-parleur.
« Maman ! Où es-tu ? » cria son fils. « Tu nous as fait perdre un temps fou ! Tu as disparu avec des papiers importants ! »
Lioudmila ferma les yeux.
« Je suis en sécurité, Andreï. »
« Qui est avec toi ? »
« Quelqu’un qui m’a aidée quand tu m’as laissée sur la route. »
Un silence suivit.
Puis Andreï changea de ton.
« Maman, rentre à la maison. On oublie tout. Il faut juste que tu signes les documents. »