Élodie fixa le document posé sur la table. Pendant quelques secondes, elle sembla chercher Julien du regard, comme si elle attendait qu’il lui indique quoi faire.
Mais Julien ne lui fit aucun signe.
— Cette signature ne prouve rien, déclara-t-il. Camille a signé des dizaines de documents à l’époque. Elle a très bien pu oublier.
Camille sentit ses doigts se crisper sur son ventre.
— Je n’ai jamais cédé mes parts.
Maître Lefèvre ouvrit sa sacoche et sortit une deuxième pièce.
— Voici le registre des signatures électroniques. La cession aurait été validée depuis un appareil rattaché au cabinet de conseil employant Élodie Vasseur. Et voici le rapport préliminaire de l’expert qui a comparé la signature contestée aux documents authentifiés de madame Delmas.
L’avocat de Julien se pencha pour examiner les pages. Son visage se décomposa progressivement.
Le juge interrompit l’audience. Il ordonna que l’incident survenu dans la salle soit consigné et rappela qu’aucune pression ne devait être exercée sur Camille pour obtenir sa signature. Concernant les soupçons de falsification et le virement de 18 millions d’euros, il demanda que les pièces soient transmises aux autorités compétentes.
Julien se leva brusquement.
— C’est une mise en scène ! Elle cherche à me détruire parce que je veux divorcer !
Camille le regarda sans répondre.
Pendant quatre ans, elle avait attendu qu’il reconnaisse ses sacrifices, qu’il lui parle avec respect, qu’il cesse de lui faire croire que chaque question était une preuve de son ingratitude.
Aujourd’hui, elle n’attendait plus rien de lui.
C’est alors qu’Élodie prit la parole.
— Julien, dis-leur que c’est toi qui m’as demandé de préparer les documents.
Il se retourna vers elle.
— Tais-toi.
Deux mots. Une voix glaciale.
Élodie pâlit.
— Tu m’avais dit que Camille avait accepté la cession après la mort de sa mère. Tu m’avais montré un dossier avec son nom et tu m’avais assuré que tout était régulier. J’ai préparé les pièces que tu m’as envoyées.
— Tu savais parfaitement ce que tu faisais !
— Je savais que tu voulais récupérer ses parts. Je ne savais pas que tu avais falsifié sa signature !
Le juge leur ordonna de se taire. L’audience fut suspendue, et les deux parties furent invitées à communiquer leurs pièces par les voies appropriées.
Dans le couloir, Élodie rattrapa l’avocat de Camille.
— Je veux parler. Je peux vous donner les courriels, les messages, les versions originales des documents.
Maître Lefèvre ne lui promit aucune indulgence.
— Si vous détenez des preuves, remettez-les aux enquêteurs par l’intermédiaire de votre conseil. Votre coopération ne vous dispense pas d’expliquer votre propre rôle.
Élodie baissa la tête. Pour la première fois, elle semblait comprendre qu’accuser Julien ne suffirait pas nécessairement à effacer ce qu’elle avait fait.
Camille, elle, dut s’asseoir. Une douleur sourde traversait son dos, et sa fille bougeait nerveusement. Son avocate l’accompagna immédiatement vers un service médical pour vérifier que tout allait bien.
Les examens furent rassurants. Mais cette frayeur lui fit comprendre à quel point elle avait vécu sous pression, au point de considérer sa propre sécurité comme secondaire.
Le soir même, elle s’installa chez sa sœur, loin de l’appartement qu’elle partageait avec Julien.
Elle ne retourna pas auprès de lui.
Les semaines suivantes, les preuves commencèrent à raconter une histoire bien plus complexe que leurs accusations mutuelles.
Les relevés bancaires confirmaient que plusieurs millions d’euros avaient quitté des sociétés du groupe pour transiter par des structures intermédiaires. Certains mouvements restaient à justifier. D’autres semblaient liés à des opérations commerciales dont la réalité devait encore être vérifiée.
Les enquêteurs examinèrent également la cession contestée, les accès informatiques et les documents utilisés pour obtenir les autorisations bancaires. Le transfert de 18 millions d’euros, bloqué avant son exécution, fit l’objet d’investigations distinctes.
Élodie remit une partie de ses échanges avec Julien. Ces messages semblaient montrer qu’il lui avait demandé de préparer des dossiers urgents et de ne pas solliciter directement Camille. Ils ne suffisaient toutefois pas, à eux seuls, à établir toutes les responsabilités.
Julien nia avoir falsifié quoi que ce soit. Il affirma que les opérations visaient à restructurer le groupe et accusa Élodie d’avoir outrepassé ses instructions.
Cette fois, Camille ne chercha pas à deviner lequel des deux mentait le mieux. Elle laissa les documents être examinés et demanda à son avocate de protéger ses droits dans la succession de sa mère.
Trois mois plus tard, Camille donna naissance à une petite fille qu’elle appela Hélène, en hommage à sa mère.
Lorsqu’elle tint son enfant contre elle, elle prit une décision : sa fille ne grandirait pas en pensant que l’amour oblige à supporter l’humiliation, ni que l’argent donne le droit de décider à la place des autres.
Le divorce suivit son cours. La question de la propriété des parts, les comptes du groupe et les responsabilités éventuelles restèrent entre les mains des avocats et des autorités chargées d’établir les faits.