Il voulait appeler sa mère. Il voulait lui demander comment elle avait pu participer à un projet pareil. Mais, pour la première fois, il comprit que ses propres questions ne suffiraient pas à réparer les dégâts.
Il devait cesser de chercher une version de l’histoire qui lui permettrait de rester innocent.
Lorsqu’il retourna à l’hôpital, Camille était réveillée. Un moniteur suivait toujours le rythme cardiaque du bébé. Elle avait le visage pâle et les yeux cernés.
Adrien s’arrêta près de la porte.
— Je peux entrer ?
Elle le regarda longuement avant de répondre :
— Oui. Mais ne me demande pas de te rassurer.
Il entra et resta debout à quelques pas du lit.
— J’ai vu les premiers éléments. Je sais qu’Élodie t’a agressée. Je sais aussi qu’il y avait des discussions concernant tes parts dans la société.
Camille ferma les yeux.
— Tu savais qu’ils voulaient me faire signer ces documents ?
— Non. Je te le jure.
— Et si les caméras n’avaient pas existé, tu m’aurais crue ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Cette fois, il ne chercha pas d’excuse.
— Je ne sais pas. Et c’est ça qui me fait honte.
Des larmes glissèrent sur les joues de Camille.
— Je t’ai parlé d’Élodie pendant des mois. Je t’ai dit qu’elle s’immisçait dans notre vie, que tes parents me mettaient à l’écart, que certains documents me semblaient suspects. Chaque fois, tu m’as expliqué que j’étais fatiguée, jalouse ou trop sensible.
— Je sais.
— Non, Adrien. Maintenant, tu commences à savoir.
Il baissa la tête.
— Je ne te demanderai pas de me pardonner aujourd’hui. Je vais coopérer avec les enquêteurs et faire vérifier tous les documents concernant tes parts. Je ne signerai rien à ta place et je ne laisserai personne te mettre la pression.
Camille détourna le regard.
— Ce sont des choses que tu aurais dû faire avant que je me retrouve sur ce sol.
Il n’eut rien à répondre.
Les jours suivants, les enquêteurs poursuivirent leurs vérifications. Les vidéos contredisaient la version d’Élodie. Les échanges retrouvés sur ses appareils et ceux de plusieurs autres personnes firent apparaître des discussions préparatoires, mais chaque élément devait être authentifié et replacé dans son contexte.
L’enquête devait notamment déterminer qui avait envoyé le message depuis le numéro d’Adrien. Une première expertise révéla qu’un accès professionnel associé à ses identifiants avait été utilisé depuis un appareil qu’il ne reconnaissait pas. Cela ne suffisait pas encore à identifier l’auteur du message, mais cela ouvrait une nouvelle piste.
Puis un ancien assistant de Béatrice accepta de témoigner.
Il expliqua avoir été chargé, plusieurs mois auparavant, de préparer des dossiers financiers et des projets de transfert de parts concernant Camille. Il avait trouvé certaines instructions inhabituelles et conservé des échanges professionnels. Il ne prétendait pas connaître toutes les intentions de la famille, mais ses documents confirmaient que les discussions ne dataient pas de la veille.
La chute de Camille n’était donc pas seulement le résultat d’une dispute. Plusieurs personnes semblaient avoir préparé, à des degrés différents, une situation dans laquelle elle aurait perdu une partie de son pouvoir de décision.
Élodie fut poursuivie dans le cadre de la procédure pour les faits que les éléments de l’enquête permettaient de lui imputer. Béatrice dut elle aussi répondre aux questions des enquêteurs sur son rôle présumé dans les démarches financières. Quant à Adrien, son degré de connaissance et sa responsabilité éventuelle furent examinés séparément. Son incrédulité ne faisait pas automatiquement de lui un complice, mais elle ne l’exemptait pas de répondre de ses propres actes.
Camille, elle, se concentra sur sa santé et celle de son enfant. Elle choisit un avocat indépendant pour protéger ses intérêts et suspendit toute discussion concernant les affaires familiales jusqu’à ce que les faits soient éclaircis.
Quelques semaines plus tard, elle donna naissance à une petite fille.
Adrien put la voir à l’hôpital, selon les conditions fixées par Camille. Il pleura en prenant sa fille dans ses bras, mais il ne confondit pas ce moment avec une réconciliation.
Il savait désormais qu’aimer Camille ne suffirait pas à effacer les mois de méfiance, les humiliations et la seconde pendant laquelle il avait douté d’elle alors qu’elle gisait au sol.
Un soir, il lui demanda :
— Est-ce qu’il reste une chance pour nous ?
Camille regarda leur fille endormie dans son berceau.
— Je ne prendrai pas cette décision aujourd’hui. Et je ne la prendrai pas parce que tu as peur de me perdre. Si tu veux reconstruire quelque chose, commence par accepter que je puisse choisir de partir.
Adrien acquiesça.
Pour la première fois, il ne tenta pas de négocier.