Le neuvième jour arriva sous un ciel gris, et Julien Vasseur entra dans la salle du conseil avec l’assurance qu’il avait feint de conserver toute la semaine.
Il avait passé huit jours à appeler Claire. D’abord pour l’insulter, ensuite pour négocier, enfin pour lui demander pardon. Elle n’avait répondu à aucun de ses messages.
Geneviève, elle, avait changé de stratégie. Elle avait envoyé des fleurs, des bijoux et même une lettre manuscrite dans laquelle elle expliquait que « les familles respectables traversaient parfois des malentendus ».
Claire avait fait retourner les fleurs et laissé la lettre sans réponse.
À 10 heures, les administrateurs prirent place autour de la longue table en noyer. Julien s’installa au bout, à la place du directeur général. Son père avait occupé ce siège avant lui. Il croyait qu’il lui appartenait naturellement.
Maître Renaud entra avec deux dossiers.
— Avant de commencer, annonça-t-il, je dois rappeler que plusieurs engagements financiers du groupe nécessitent une décision urgente de ses créanciers.
Julien serra la mâchoire.
— Nous parlerons des finances après le vote.
— Justement, répondit l’avocat. Les finances déterminent le vote.
La porte s’ouvrit.
Claire entra dans un tailleur bleu nuit, un dossier sous le bras. Elle n’avait ni bijoux extravagants ni escorte impressionnante. Antoine Lemaire marchait simplement à ses côtés.
Julien se leva.
— Tu n’as rien à faire ici. Cette réunion concerne le groupe Vasseur.
Claire posa son dossier sur la table.
— Je suis ici parce que Delaunay Participations détient une part importante de votre dette et plusieurs droits contractuels essentiels à votre activité. Et parce que les administrateurs ont demandé un examen indépendant de ta gestion.
— Tu ne peux pas me retirer mon entreprise !
— Je ne te retire rien, Julien. Je demande aux personnes qui en sont responsables de décider si tu es encore capable de la diriger.
Antoine distribua les documents.
Les pages révélèrent des dépenses personnelles réglées par le groupe, des emprunts contractés sans autorisation complète et des prévisions de bénéfices que Julien avait présentées comme certaines alors qu’il connaissait déjà les risques.
Un administrateur retira ses lunettes.
— Vous avez dissimulé ces engagements au conseil ?
Julien chercha le regard de son avocat. Maître Renaud baissa les yeux.
— C’était temporaire, balbutia-t-il. Je comptais redresser la situation.
— Avec quel argent ? demanda Claire. Celui des salariés ? Celui des fournisseurs qui attendent leur paiement ? Ou celui des banques auxquelles tu as garanti des résultats irréalistes ?
Il ne répondit pas.
Geneviève, qui avait insisté pour assister à la réunion, se leva brusquement.
— Cette femme veut détruire notre famille ! Elle a épousé mon fils en cachant son identité !
Claire tourna lentement la tête vers elle.
— Je n’ai jamais caché mon identité. Vous ne m’avez jamais posé une seule question dont la réponse ne vous aurait pas permis de me mépriser.
Puis elle ajouta, d’une voix calme :
— Vous connaissiez mon travail, mes habitudes et mon salaire. Vous n’avez jamais cherché à connaître mes valeurs. Ce n’est pas moi qui vous ai trompés. Vous avez simplement confondu discrétion et faiblesse.
Personne ne prit la parole.
Le vote eut lieu à 11 h 17.
Julien fut relevé de ses fonctions de directeur général, dans l’attente d’un audit complet. Un dirigeant intérimaire serait nommé, et les dépenses personnelles ainsi que les comptes litigieux seraient examinés par des experts indépendants.
La décision n’effaçait pas les dettes. Elle ne sauvait pas automatiquement l’entreprise. Mais elle lui donnait une chance de se restructurer sans sacrifier davantage les salariés.
Julien resta assis, le visage défait.
Quand la salle se vida, il rejoignit Claire dans le couloir.
— Tu aurais pu me prévenir, murmura-t-il.
Elle se retourna.
— Je t’ai prévenu. Chaque fois que tu m’as demandé de corriger un contrat, chaque fois que tu m’as demandé de relire une présentation, chaque fois que je t’ai signalé un risque financier. Tu disais que je ne comprenais rien aux affaires.
— Je ne savais pas que tu étais une Delaunay.
— Et si j’avais été exactement la femme que tu croyais ? Une bibliothécaire sans fortune, sans relations, sans héritage ? Aurais-tu eu le droit de me traiter ainsi ?
Julien baissa la tête.
Il n’avait aucune réponse qui puisse le sauver.
— Je t’aimais, Claire, dit-il enfin.
Elle le regarda longtemps.
— Peut-être. Mais tu aimais davantage l’idée d’être admiré que celle de partager ta vie avec quelqu’un qui te connaissait vraiment.
Elle s’éloigna sans attendre qu’il réponde.
Quelques semaines plus tard, Claire retourna à la bibliothèque de Montreuil. Elle avait repris son ancien poste quelques jours par semaine, malgré les protestations de ses collaborateurs, qui ne comprenaient pas pourquoi la nouvelle présidente d’un grand groupe financier souhaitait encore ranger des livres et conseiller des lecteurs.