Thomas ne dormit pas cette nuit-là.

Assis à la table de la cuisine chez Geneviève, il relisait le rapport médical attribué au docteur Serge Vautrin. Le document affirmait qu’il souffrait d’une altération du jugement, qu’il prenait des décisions financières impulsives et qu’il pouvait être influencé par son entourage.

En bas de la dernière page figurait une recommandation : confier temporairement la gestion de certains intérêts patrimoniaux de Thomas à un tiers de confiance.

Ce tiers portait un nom : Rémi Lenoir.

— Qui est cet homme ? demanda Thomas.

Geneviève posa lentement sa tasse.

— Un conseiller financier. Il était présent aux obsèques de Marion. Il avait proposé de nous aider pour les démarches concernant l’héritage de Zoé.

— Et tu lui as fait confiance ?

— Nous étions tous bouleversés. Marion venait de mourir, tu devais t’occuper de Zoé et de toutes les formalités. Il semblait connaître les procédures. Le docteur Vautrin avait également signé plusieurs documents à cette époque.

Thomas serra les mâchoires.

Après la mort de Marion, il avait traversé des mois difficiles. Il dormait peu, oubliait parfois des rendez-vous et avait consulté un médecin pour des troubles du sommeil. Mais jamais il n’avait passé d’examen auprès du docteur Vautrin pour évaluer ses facultés mentales.

Il fallait vérifier chaque élément avant de tirer des conclusions.

— Maman, dit-il en regardant Geneviève, est-ce que tu as encore les documents originaux de la succession ?

— Une partie. Les autres sont chez le notaire qui s’en était occupé.

Thomas photographia le rapport, puis appela son avocat. Celui-ci lui demanda de ne rien modifier sur les fichiers, de conserver les documents originaux et de ne pas confronter Émilie ni Rémi avant que les éléments aient été examinés.

Il lui recommanda aussi de faire examiner Zoé immédiatement par un pédiatre, en expliquant précisément ce qu’elle avait raconté et en apportant les informations disponibles sur le flacon.

Le lendemain matin, Thomas emmena sa fille à l’hôpital.

Zoé était encore fatiguée. Lorsqu’une infirmière lui demanda si elle avait mal quelque part, elle se tourna vers son père.

— Est-ce que je vais devoir rentrer à la maison avec Émilie ?

Thomas s’accroupit devant elle.

— Non, ma puce. Tu resteras avec moi et mamie pendant que les adultes chercheront à comprendre ce qui s’est passé. Tu n’as rien fait de mal.

Le médecin prit ses déclarations au sérieux. Il procéda aux examens nécessaires et informa Thomas des démarches adaptées à la situation. Les éventuels effets de la substance inconnue ne pouvaient pas être déterminés sur la seule base des vidéos ; il fallait des évaluations médicales et, si possible, des analyses pertinentes.

Thomas remit ensuite les éléments disponibles aux autorités compétentes. Il ne voulait pas que son chagrin ou sa colère prennent la place des preuves.

Mais l’affaire allait bientôt dépasser tout ce qu’il avait imaginé.

Trois jours plus tard, son avocat le rappela.

— Thomas, nous avons retrouvé le dossier de succession de Marion. Il y a une anomalie importante.

— Laquelle ?

— Une semaine avant son décès, un document a été préparé pour organiser la gestion future des biens de Zoé. Il ne transférait pas directement la propriété à un tiers, mais il prévoyait un dispositif de gestion dont Rémi Lenoir aurait pu tirer un pouvoir considérable. Nous devons vérifier sa portée exacte, les signatures et les conditions dans lesquelles il a été établi.

Thomas sentit le froid lui parcourir le dos.

— Marion était-elle au courant ?

— Nous ne pouvons pas encore le confirmer. Il existe une copie signée, mais nous devons retrouver l’original et faire examiner son authenticité. Le notaire de l’époque affirme qu’il n’a jamais validé la version que nous avons sous les yeux.

Thomas ferma les yeux.

Cinq ans plus tôt, il avait cru que les démarches après la mort de Marion n’étaient qu’un enchaînement de formalités douloureuses. Il avait signé certains documents sans toujours en comprendre chaque détail, persuadé que les professionnels chargés du dossier veillaient aux intérêts de sa famille.

Il comprenait désormais pourquoi il fallait tout reprendre depuis le début.

Pendant ce temps, Émilie multipliait les appels. Elle lui envoyait des messages affirmant qu’il traumatisait Zoé en l’éloignant de sa belle-mère. Elle prétendait que les vidéos avaient été sorties de leur contexte et que Thomas se laissait manipuler par Geneviève.

Puis arriva un message d’un numéro inconnu.

« Si vous continuez à fouiller dans le dossier de Marion, vous risquez de découvrir des choses que vous ne pourrez pas supporter. Demandez à votre belle-mère ce qu’elle a signé le jour de l’enterrement. »

Thomas relut la phrase plusieurs fois.

Il ne répondit pas. Il transmit le message à son avocat et aux enquêteurs.

Le soir même, il retourna voir Geneviève avec une copie des documents retrouvés.

Lorsqu’il mentionna le jour de l’enterrement, elle devint livide.