Rodrigo resta immobile, l’enveloppe entre les mains.
Pendant quelques secondes, le bruit du hall sembla s’éloigner. Les conversations, les roulettes des valises sur le marbre, les sonneries des téléphones… tout disparut derrière le battement précipité de son cœur.
— Ouvre-la, dit Valeria.
Daniela se plaça aussitôt devant lui.
— Ce n’est pas le moment. Nous avons une réunion importante et cette femme cherche simplement à provoquer une scène.
Rodrigo ne bougea pas.
— Écarte-toi, Daniela.
Elle le fixa, stupéfaite.
— Pardon ?
— J’ai dit : écarte-toi.
Il glissa un doigt sous le rabat de l’enveloppe. À l’intérieur se trouvaient plusieurs feuilles pliées, une photographie d’échographie et une lettre écrite de la main de Valeria.
Il commença à lire.
« Rodrigo, si tu reçois cette lettre, c’est que tu as enfin accepté d’entendre ce que j’essayais de te dire depuis des semaines. Je suis enceinte. Nous attendons des jumeaux. Je ne te demande pas de revenir vers moi. Je veux seulement que tu saches la vérité avant de prendre une décision définitive sur notre famille. »
Sa respiration se coupa.
Il relut la première phrase, puis la deuxième. Ses doigts tremblaient tellement que le papier se mit à bruisser.
— Tu étais enceinte… murmura-t-il.
Valeria acquiesça.
— Je l’ai découvert quelques jours après notre divorce. J’ai essayé de te joindre. Ton numéro avait changé. Ton assistante me disait que tu étais absent ou que tu refusais mes appels. Alors j’ai envoyé cette lettre à ton bureau.
Rodrigo regarda la photographie. Deux minuscules silhouettes apparaissaient sur l’écran médical. Au dos, Valeria avait écrit une date : le 18 juillet, cinq ans auparavant.
— Pourquoi ne pas être venue ici ? Pourquoi ne pas avoir insisté ?
Le regard de Valeria se durcit.
— Je suis venue. Trois fois. La première, on m’a dit que tu étais en réunion. La deuxième, que tu ne voulais plus jamais me voir. La troisième, Daniela m’a reçue elle-même.
Rodrigo tourna lentement la tête vers sa compagne.
— Tu l’as reçue ?
Daniela croisa les bras.
— Je ne me souviens pas de toutes les personnes qui se présentent à l’accueil.
— Tu m’as dit que tu ne l’avais jamais revue après le divorce.
— Rodrigo, réfléchis. Elle peut raconter ce qu’elle veut.
Valeria sortit une deuxième feuille de son sac.
— Je n’ai pas besoin que tu me croies sur parole. J’ai gardé les preuves.
Elle posa sur le comptoir une copie d’un registre de réception de l’entreprise. Une date, une heure et une signature y figuraient. La signature de Daniela.
À côté, une annotation manuscrite indiquait : « Courrier personnel remis à D. M. — ne pas transmettre. »
Rodrigo sentit une colère froide monter en lui.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
Daniela pâlit.
— Ce document ne prouve rien. N’importe qui aurait pu écrire ces mots.
— Peut-être, répondit Valeria. C’est justement pour cela que j’ai demandé à un avocat de conserver les originaux et de faire examiner les documents.
Elle sortit ensuite une troisième feuille : une copie d’un rapport préliminaire d’expertise graphologique. Le rapport ne concluait pas à lui seul à une falsification, mais signalait des similitudes entre la signature portée sur l’enveloppe et plusieurs signatures de Daniela figurant dans les archives de l’entreprise.
Rodrigo leva les yeux.
— Tu as signé à ma place ?
— C’est ridicule ! cria Daniela. Tu vas croire cette femme plutôt que moi ?
— Je ne crois personne pour l’instant. Je veux comprendre.
L’un des garçons tira doucement la manche de sa mère.
— Maman, on peut s’asseoir ? J’ai mal aux jambes.
Valeria s’accroupit immédiatement.
— Bien sûr, mon cœur.
Elle arrangea le col du petit garçon au pull bleu marine, puis demanda à l’autre de ne pas laisser tomber son ours. Rodrigo observa ce geste avec une douleur étrange. Il avait manqué cinq années de ces petits moments. Les premiers mots, les premiers pas, les nuits difficiles, les anniversaires.
Il ne savait même pas comment ses fils s’appelaient.
— Comment s’appellent-ils ? demanda-t-il doucement.
Valeria hésita avant de répondre.
— Mateo et Nicolás.
Le garçon à l’ours leva timidement la tête.
— Moi, c’est Nicolás.
L’autre ajouta :
— Et moi, Mateo.
Rodrigo s’agenouilla pour être à leur hauteur, mais les deux enfants se rapprochèrent de leur mère.
Il s’arrêta aussitôt.
— Bonjour, Mateo. Bonjour, Nicolás. Je m’appelle Rodrigo.
— Tu es le monsieur de l’hôtel ? demanda Mateo.
Rodrigo eut un sourire triste.
— Oui. C’est mon hôtel.
Nicolás serra son ours contre lui.
— Maman a dit que tu étais notre papa.
La phrase traversa Rodrigo comme une lame.
— Elle a raison, répondit-il, la voix brisée. Mais je ne vous connaissais pas encore.
Valeria posa une main sur l’épaule de son fils.