Gael ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe contenant plusieurs copies de documents.

— Je vous remets tout ce que j’ai. Les registres, les échanges internes et les courriers que j’ai conservés. Vous pouvez les transmettre à un avocat de votre choix. Je ne vous imposerai ni le mien ni mes conditions.

— Et si les documents prouvent que vous avez menti ?

— Alors ils doivent être rendus publics par les voies légales. Même si cela me coûte mon entreprise.

Je le fixai longuement.

— Vous savez ce que je veux ? Je veux que mon père cesse d’être réduit à une ligne dans un rapport. Je veux que son nom ne soit plus associé à une erreur qu’il avait justement essayé d’empêcher. Et je veux que quelqu’un réponde de ce qui s’est passé.

— C’est aussi ce que je veux maintenant, dit-il. Mais ce n’est pas à moi de décider seul de la suite.

Je pris l’enveloppe.

— Ne confondez pas le fait que je prenne ces documents avec le fait que je vous fasse confiance.

— Je ne le confondrai pas.

— Et ne venez plus à l’hôpital sans me prévenir.

— D’accord.

— Ne m’envoyez pas de cadeaux. Ne faites pas suivre ma voiture. Ne demandez pas à vos employés de surveiller mon frère.

— Je vous le promets.

Je me dirigeai vers la porte.

— Marisol.

Je m’arrêtai sans me retourner.

— Votre père avait raison de refuser cette manœuvre. Je ne peux pas effacer le fait que je n’ai pas su le protéger.

Cette fois, je ne lui répondis pas.

Je sortis avec les documents serrés contre moi.

Les jours suivants furent consacrés aux démarches que j’aurais préféré ne jamais avoir à entreprendre.

Avec l’aide d’une avocate indépendante, Lucía Herrera, je demandai une copie complète du dossier de l’accident. Elle m’expliqua qu’un rapport interne ne suffisait pas à prouver à lui seul qui avait donné l’ordre final. Il faudrait examiner les originaux, les signatures, les dates, les témoignages et les éventuelles modifications des registres.

— Nous ne promettrons pas un résultat avant d’avoir les preuves, me dit-elle. Mais nous pouvons demander que les éléments soient conservés et que l’affaire soit examinée par une autorité indépendante.

Pour la première fois depuis onze ans, je ne me sentais plus obligée de porter seule le poids de cette histoire.

Un ancien contremaître accepta de témoigner. Il s’appelait Esteban Cruz. Il avait quitté le port peu après l’accident et vivait désormais dans une petite maison à l’extérieur de la ville.

Lors de notre rencontre, il posa son chapeau sur ses genoux et fixa longtemps la lettre de mon père.

— Arturo m’avait averti, murmura-t-il. Il m’avait dit que la charge était trop lourde et que le câble devait être remplacé. Nous avons demandé une suspension. On nous a répondu que le navire devait partir avant l’aube.

— Qui vous a donné cet ordre ? demanda Lucía.

Esteban hésita.

— Le chef d’exploitation, Ignacio Vélez. Mais je ne l’ai pas entendu donner l’ordre de déplacer la charge. Je sais seulement qu’il a exigé la reprise des opérations.

— Et Gael Montemayor ?

Le vieil homme baissa les yeux.

— Il a signé la reprise. Il aurait dû vérifier. Mais je n’ai jamais entendu Gael dire qu’il fallait ignorer l’avertissement d’Arturo.

Ce témoignage ne disculpait personne. Il éclairait cependant une partie de ce qui avait été caché.

L’examen des documents révéla plusieurs incohérences. Une page du registre avait été remplacée. L’heure d’une inspection avait été modifiée. Un courriel imprimé mentionnait une vérification qui, selon le journal des équipes, n’avait pas eu lieu à l’heure indiquée.

Lucía refusa d’affirmer que ces éléments suffisaient à établir une fraude.

— Ils justifient une enquête sérieuse, dit-elle. Ils ne nous autorisent pas à désigner un coupable avant que les faits soient vérifiés.

Je compris alors que la vérité ne serait pas une scène spectaculaire où un homme avouerait tout devant une salle silencieuse. Ce serait une succession de preuves, de questions, de délais et de décisions difficiles.

Ce serait lent.

Mais cette fois, je n’allais pas abandonner.

Pendant ce temps, Emiliano commençait à récupérer.

Il pouvait s’asseoir sans grimacer, manger seul et plaisanter avec les infirmières. Un après-midi, alors que je l’aidais à boire, il remarqua les cernes sous mes yeux.

— Tu ne dors plus.

— Je dors.

— Marisol, tu mens aussi mal que quand tu me disais que les haricots étaient meilleurs sans fromage.

Je ris malgré moi.

Puis il aperçut le dossier posé sur la table.

Je lui racontai tout. La signature de Gael, la lettre de notre père, les documents et les démarches avec l’avocate.

Emiliano resta silencieux un long moment.

— Tu le détestes ?

Je regardai la fenêtre.