—Votre père… Marc, vous voulez dire Philippe Delcourt ?
Claire hocha lentement la tête.
—Il est venu me voir une seule fois, quand j’avais dix-sept ans. Il m’a dit que mon existence devait rester secrète. Il m’a promis qu’un jour, il réparerait les choses. Puis il a disparu de ma vie.
Je me suis assis au bord de la chaise, incapable de répondre. Mon père, Philippe, était mort deux ans plus tôt. Toute ma vie, il m’avait présenté Henri comme un homme exigeant, mais juste. Jamais il n’avait évoqué une sœur cachée.
—Pourquoi ne pas avoir contacté notre famille ?
Claire eut un sourire triste.
—Je l’ai fait. Trois lettres, en douze ans. La première m’est revenue. Les deux autres n’ont jamais reçu de réponse. J’ai fini par comprendre que personne ne voulait de moi.
Juliette, qui était restée silencieuse jusque-là, s’approcha du lit.
—Mais Léa n’a rien fait, elle. Pourquoi devrait-elle perdre sa maison ?
La question, si simple, me fit baisser les yeux.
Je venais de découvrir que ma propre famille avait peut-être abandonné une femme, puis sa fille, pendant que notre entreprise s’apprêtait à tirer profit de leur malheur.
—Vous avez des preuves ? demandai-je finalement à Claire. Pas parce que je ne vous crois pas, mais parce que je dois comprendre ce qui s’est passé.
Elle ouvrit le tiroir de sa table de chevet et en sortit une enveloppe jaunie.
À l’intérieur se trouvaient trois lettres signées Philippe Delcourt, plusieurs photographies anciennes et un acte de naissance portant le nom d’Henri Delcourt dans la case réservée au père.
Sur la dernière lettre, datée de vingt-deux ans plus tôt, mon père avait écrit :
« Claire, je sais que je t’ai demandé de supporter une injustice qui n’était pas la tienne. Je ne peux pas changer le passé, mais je veillerai à ce que tu ne sois jamais abandonnée. Si je ne peux pas te le dire devant tout le monde, je trouverai un autre moyen. »
Je relus ces mots plusieurs fois.
—Il n’a jamais tenu cette promesse, murmura Claire. Mais il a essayé de laisser quelque chose.
Elle me tendit ensuite une photocopie d’un document notarié. Henri avait créé, des décennies auparavant, une société immobilière familiale dans laquelle figurait une clause particulière : une partie des revenus de l’immeuble de Montreuil devait être réservée à Madeleine, puis à ses descendants directs.
Je connaissais cette société. Je siégeais même à son conseil d’administration.
Pourtant, cette clause n’apparaissait dans aucun des résumés financiers que j’avais consultés.
Le lendemain matin, j’ai convoqué Sophie dans mon bureau.
Elle est arrivée avec son assurance habituelle, un café à la main.
—J’espère que tu as retrouvé ton calme. Le chantier ne peut pas attendre éternellement.
J’ai posé les documents sur la table.
—Pourquoi cette clause a-t-elle disparu des dossiers transmis au conseil ?
Son sourire s’est effacé.
—Ces archives sont anciennes. Il y a probablement eu une erreur de classement.
—Et pourquoi la procédure d’expulsion a-t-elle été accélérée alors que tu savais que Claire Martin vivait dans cet immeuble ?
Sophie s’est redressée.
—Je savais qu’une locataire était malade. Je ne savais pas qu’elle était liée à ta famille.
—Tu avais pourtant cette photo dans ton dossier.
Elle a gardé le silence quelques secondes avant de répondre :
—J’ai découvert le lien il y a deux semaines. J’en ai parlé à ton père, autrefois, quand je préparais le dossier. Enfin… à ses archives, pas à lui.
Cette explication ne tenait pas. Mon père était mort depuis deux ans.
Je n’ai pas crié. Je lui ai simplement demandé de quitter la pièce et j’ai suspendu le projet, le temps qu’un avocat indépendant examine les documents, les décisions du conseil et les conditions de départ imposées aux locataires.
L’enquête n’a pas révélé une conspiration spectaculaire, mais quelque chose de plus banal et, à sa manière, tout aussi grave : au fil des années, la clause familiale avait été omise de plusieurs synthèses, et certains courriels montraient que Sophie avait privilégié le calendrier financier du projet malgré des alertes sur la situation des habitants. Il restait à établir qui avait validé chaque décision et si des obligations légales avaient été enfreintes.
Sophie fut écartée du dossier pendant l’examen. La direction du groupe dut répondre de ses choix devant le conseil, et les procédures de relogement furent réévaluées. Je refusai qu’on transforme Claire en simple argument pour sauver notre réputation.
Mais le plus difficile m’attendait encore.
Une semaine plus tard, je suis retourné à l’hôpital avec Juliette. Claire avait reçu les résultats de ses derniers examens. Son état restait fragile, mais elle avait retrouvé assez de forces pour s’asseoir près de la fenêtre.
Je lui ai annoncé que Léa ne serait pas expulsée dans trois jours. Nous avions obtenu une suspension de la procédure et lancé une recherche de solution de logement adaptée, sans lui demander de renoncer à ses droits pour l’obtenir.