Claire fixa l’enveloppe sans la toucher.

— Qu’est-ce que c’est encore ?

Maman posa ses mains sur la table.

— Ouvre-la.

— Si c’est pour me faire la morale, garde-la.

— Claire, pour une fois, assieds-toi et écoute-moi.

Il y avait dans la voix de maman quelque chose que je ne lui connaissais pas. Pas de colère, pas de reproche. Une fatigue profonde, celle de quelqu’un qui a trop longtemps espéré qu’on comprendrait sans avoir à demander.

Ma sœur finit par poser ses cabas.

Elle déchira l’enveloppe et en sortit plusieurs feuilles. La première était une liste de dépenses : courses, médicaments, factures d’électricité, réparations de la maison. La deuxième contenait des relevés bancaires. La dernière était une lettre écrite de la main de maman.

Claire fronça les sourcils.

— Tu tiens des comptes sur moi, maintenant ?

— Lis la lettre, répondit maman.

Claire commença à lire à voix haute, avec une ironie qui disparut peu à peu.

« Ma chère Claire,

Depuis la mort de ton père, je me suis souvent dit que mes enfants avaient leur propre vie et que je ne devais pas devenir un poids pour eux.

Quand tu venais chercher des courses, j’étais contente. Je me disais que tu pensais à moi, que tu te sentais encore chez toi ici. Alors je remplissais tes sacs, je préparais tes plats préférés et je te donnais parfois un peu d’argent.

Je ne l’ai jamais fait pour que tu me rendes quelque chose.

Mais, au fil du temps, j’ai commencé à attendre autre chose. Un déjeuner ensemble. Une promenade. Une conversation qui ne se termine pas par : “Maman, je dois filer.”

Je me suis mise à cuisiner pour deux, puis à ranger la deuxième assiette quand tu repartais sans t’asseoir.

J’ai honte de l’avouer, mais certains jours, je préparais un plat que tu aimais simplement pour avoir une raison de te voir.

Je ne veux pas t’acheter de l’affection. Je ne veux pas non plus que tu viennes par obligation.

Je voudrais seulement que, lorsque tu franchis ma porte, tu te demandes si ta mère a envie de te parler autant que tu te demandes ce qu’il reste dans son réfrigérateur.

Je t’aime, ma fille. Mais je ne veux plus faire semblant que ces visites me suffisent.

Maman. »

Le silence qui suivit fut si profond que j’entendis l’horloge du salon battre les secondes.

Claire reposa la lettre.

— Tu aurais pu me le dire directement.

Maman acquiesça.

— Tu as raison. J’aurais dû. J’ai passé des années à dire que tout allait bien parce que je ne voulais pas que vous vous sentiez obligés de venir. Mais à force de ne rien demander, j’ai fini par ne plus savoir comment vous parler.

Ma sœur croisa les bras.

— Tu sais très bien que je suis débordée. Entre le travail, les enfants, les courses, les rendez-vous…

— Je le sais, Claire. Et je ne te demande pas de passer tous les jours.

Maman prit une respiration.

— Mais tes enfants ont grandi. Ton mari peut préparer un repas de temps en temps. Tu peux aussi venir boire un café sans repartir avec quelque chose. Je ne te demande pas de sacrifier ta vie. Je te demande d’y garder une petite place pour moi.

Claire baissa les yeux vers ses sacs.

Pour la première fois, je compris que le problème n’avait jamais été les œufs, le riz ou le morceau de comté.

C’était ce qu’ils représentaient.

Chaque fois que maman donnait quelque chose, elle avait l’impression de conserver une place dans la vie de sa fille. Et chaque fois que Claire repartait aussitôt, maman restait avec une maison silencieuse et la sensation d’avoir été utile sans avoir vraiment été vue.

Je regardai ma sœur.

— Claire, tu te souviens du dimanche dernier ? Maman avait préparé un poulet rôti pour nous trois. Tu avais promis de venir déjeuner.

— J’avais un imprévu.

— Tu as envoyé un message à midi vingt. Elle avait déjà mis la table.

Claire se tourna vers moi, agacée.

— Et toi, tu crois que tu es irréprochable ? Tu viens deux fois par semaine, mais combien de fois tu lui demandes vraiment comment elle va ?

Je ne trouvai rien à répondre.

Elle avait raison.

J’avais beau venir plus souvent, je réparais une étagère, changeais une ampoule, vérifiais ses papiers, puis je repartais avec le sentiment du devoir accompli. Moi aussi, je confondais parfois aider ma mère avec être présent auprès d’elle.

Maman nous regarda tous les deux.

— Je ne vous ai pas réunis pour savoir lequel de vous est le meilleur enfant. Je ne veux pas vous faire culpabiliser. Je veux simplement que nous arrêtions de nous mentir.

Elle désigna la casserole sur le feu.