— Tu préfères croire une femme qui n’a pas su te donner d’enfant plutôt que ta propre mère !

Je suis resté silencieux.

Cette phrase m’a fait plus de mal que je ne l’aurais cru, non parce qu’elle me faisait douter d’Anaïs, mais parce qu’elle révélait jusqu’où ma mère était prête à aller pour l’humilier.

Nous avions toujours voulu avoir un enfant. Les examens médicaux n’avaient pas permis d’identifier une cause simple à nos difficultés. Nous avions appris à vivre avec cette incertitude, même si elle nous faisait souffrir.

Ma mère avait transformé cette peine intime en arme.

— Ne reparle jamais de la fertilité d’Anaïs pour justifier ce qui lui est arrivé, ai-je répondu. Ce n’est pas une dette qu’elle doit payer à notre famille.

— Tu me menaces ?

— Non. Je te préviens que je ne participerai plus à ce genre de conversation.

J’ai raccroché.

Anaïs m’attendait dans la chambre. Elle avait entendu une partie de l’appel.

— Elle ne changera pas, murmura-t-elle.

Je me suis assis à côté d’elle.

— Je ne peux pas décider à sa place. Mais je peux décider de ce que j’accepte désormais.

Elle m’a regardé longuement.

— Et si ce que tu découvres est encore pire ?

Je lui ai pris la main.

— Alors nous affronterons la vérité. Mais je ne te demanderai plus de supporter les mensonges pour que ma famille puisse continuer à faire semblant.

 

Deux jours plus tard, les enquêteurs nous ont demandé de revenir.

Ils avaient retrouvé d’autres documents liés à la société M. Services Conseil.

La société avait été créée plusieurs mois avant mon départ en mission. Son adresse administrative correspondait à celle de ma mère, mais le compte bancaire était géré par Manon.

Les factures étaient irrégulières. Plusieurs virements provenaient de personnes qui avaient été convaincues d’avancer de l’argent pour des travaux ou des services qui n’avaient jamais été clairement définis.

Nous ne pouvions pas encore savoir si tous ces versements étaient liés à une activité frauduleuse, mais les enquêteurs examinaient désormais l’ensemble des transactions.

Puis ils nous ont montré une photographie prise par une caméra de sécurité de l’immeuble.

On y voyait deux hommes entrer dans le bâtiment le jour où Anaïs avait été blessée.

Ils étaient repartis moins d’une heure plus tard.

Un troisième individu les attendait dans une voiture.

L’image était floue, mais un détail était visible : le bracelet doré que Manon portait au poignet.

Les enquêteurs ne l’ont pas présenté comme une preuve définitive. Le bracelet pouvait avoir une autre origine. Mais il constituait un élément supplémentaire à vérifier.

J’ai immédiatement repensé à la façon dont Manon avait ramené son poignet contre elle lorsque je lui avais posé la question.

Je savais maintenant que son refus de répondre n’était probablement pas anodin.

Les enquêteurs nous ont également appris que les hommes avaient tenté de faire signer à Anaïs une reconnaissance de dette. Ils cherchaient à obtenir un document qui aurait pu être utilisé ensuite pour soutenir leur réclamation.

Anaïs avait refusé.

Ils avaient alors appelé ma mère.

Et c’était après cet appel que la situation avait dégénéré.

Je sentais la colère monter, mais je savais qu’elle ne m’aiderait pas à comprendre. Il fallait laisser les faits parler.

Avant de partir, un enquêteur m’a demandé si je connaissais un certain Laurent Vasseur.

Le nom ne me disait rien.

— C’est un ancien partenaire commercial de votre sœur, a-t-il précisé. Il affirme avoir avancé une importante somme d’argent à Manon. Il dit également que votre mère lui a présenté Anaïs comme la personne responsable du remboursement.

Je me suis figé.

Ma mère n’avait donc pas seulement accusé Anaïs devant nous.

Elle avait utilisé son nom auprès d’un créancier.

Et lorsque celui-ci était venu réclamer son argent, elle avait tenté de faire porter à ma femme la responsabilité d’une dette qu’elle contestait.

Mais pourquoi ?

La réponse est arrivée le lendemain, par l’intermédiaire de l’avocat que nous avions consulté.

 

Manon a fini par accepter de rencontrer son avocat en présence d’un enquêteur.

Elle avait d’abord affirmé qu’elle n’avait fait que suivre les conseils de notre mère. Puis les documents bancaires lui ont été présentés.

Elle a reconnu que la société M. Services Conseil était liée à plusieurs opérations financières qu’elle avait organisées.

Elle a expliqué qu’après son accident de scooter, ses dépenses avaient augmenté. Elle avait accumulé des dettes, emprunté de l’argent à plusieurs personnes et tenté de rembourser les premières sommes en empruntant à d’autres.

Ma mère l’avait aidée à cacher la situation.

Au départ, les transferts effectués depuis nos économies avaient été présentés comme des aides familiales. Ensuite, Manon avait utilisé le nom de notre foyer pour rassurer certains prêteurs. Les documents qui portaient une signature ressemblant à la mienne faisaient partie des pièces que les enquêteurs devaient vérifier.