Je n’ai plus regardé ma mère.

J’ai attrapé une barre métallique posée près du mur et frappé le cadenas de toutes mes forces. Une fois. Deux fois. À la troisième, le métal a cédé.

Lorsque j’ai poussé la porte, une odeur de moisissure et d’air confiné m’a frappé au visage.

— Camille !

Elle était allongée sur le sol, recroquevillée contre un vieux matelas. Ses lèvres étaient sèches, son visage d’une pâleur effrayante. Ses cheveux collaient à ses joues et ses mains tremblaient si violemment qu’elle n’arrivait même plus à se redresser.

À côté d’elle, un gobelet vide et une assiette sale témoignaient de son abandon.

Je suis tombé à genoux.

— Mon amour, regarde-moi. Je suis là. Je suis rentré.

Ses paupières se sont soulevées avec difficulté. Quand elle m’a reconnu, une larme a glissé sur sa tempe.

— Nicolas… le bébé…

Elle a posé une main sur son ventre.

— Ne parle pas. Les secours arrivent. Je te promets qu’on va s’occuper de vous deux.

J’ai retiré ma veste pour la couvrir, sans essayer de la relever. Au téléphone, le régulateur m’a demandé de suivre ses instructions et de ne rien lui faire boire en attendant l’équipe médicale.

Derrière moi, ma mère répétait qu’il s’agissait d’un malentendu.

Puis elle a prononcé cette phrase qui allait rester gravée dans ma mémoire.

— Elle exagère toujours. Et puis, un bébé, ça se remplace.

Je me suis retourné lentement.

Pour la première fois de ma vie, je n’ai pas vu une mère dépassée par les difficultés. J’ai vu une femme capable de justifier la souffrance d’une autre personne pour ne pas reconnaître ses propres actes.

— Ne prononce plus jamais un mot sur mon enfant.

Quelques minutes plus tard, les secours sont arrivés, accompagnés de policiers. Les ambulanciers ont pris Camille en charge et l’ont transportée à l’hôpital. Je les ai suivis, les mains couvertes de poussière et le cœur écrasé par une seule pensée : j’aurais dû comprendre plus tôt.

À l’hôpital, les médecins ont constaté une déshydratation sévère, un état d’épuisement important et plusieurs signes nécessitant une surveillance obstétricale urgente. Ils ont immédiatement commencé les soins et contrôlé l’état du bébé.

Les heures qui ont suivi m’ont paru interminables.

Je faisais les cent pas dans le couloir, incapable de rester assis. Chaque fois qu’une porte s’ouvrait, je me levais d’un bond.

Finalement, une obstétricienne est venue me parler.

— Votre épouse est désormais prise en charge. Son état reste préoccupant et nous devons poursuivre la surveillance, mais nous avons pu stabiliser plusieurs paramètres. Pour le bébé, nous avons besoin de temps et d’examens complémentaires.

Je me suis appuyé contre le mur, les yeux fermés.

Je n’avais pas encore le droit de me réjouir. Mais Camille était vivante, et les médecins se battaient pour la protéger.

Lorsqu’on m’a autorisé à entrer dans sa chambre, elle dormait sous une couverture blanche, une perfusion au bras. Je me suis assis près d’elle et j’ai pris sa main avec précaution.

— Pardonne-moi, ai-je murmuré.

Elle a ouvert les yeux quelques minutes plus tard.

— Tu es rentré…

— Oui. Je suis là.

Elle m’a regardé longtemps avant de poser la question qui m’a fait le plus mal.

— Pourquoi tu ne m’as jamais défendue ?

Je n’ai pas cherché d’excuse.

— Parce que j’ai eu peur de contrarier ma mère. J’ai appelé ça préserver la paix, mais c’était toi qui en payais le prix. J’avais tort.

Camille a détourné le regard.

— Je t’ai dit que je n’en pouvais plus. Plusieurs fois. Tu me demandais toujours d’être patiente.

— Je sais.

— Non, Nicolas. Tu ne savais pas. Tu ne m’écoutais pas.

Elle avait raison. Je lui avais demandé de supporter une situation que je n’aurais jamais acceptée pour moi-même.

Je lui ai expliqué que les policiers enquêtaient et qu’elle n’aurait plus à retourner dans cette maison. Je lui ai également dit que je ne prendrais aucune décision à sa place concernant la suite de notre vie.

— Je veux partir, a-t-elle soufflé. Je ne veux plus vivre avec elle. Je ne veux plus que notre enfant grandisse dans cette maison.

— Nous partirons. Quand tu seras prête, nous choisirons ensemble où aller.

Elle a fermé les yeux, épuisée.

Cette fois, je n’ai pas insisté pour qu’elle me pardonne. Je suis resté près d’elle.

Ce que j’avais découvert dans l’atelier n’était pourtant que le début.

Le lendemain, une policière est venue recueillir les premiers éléments, dans la mesure où l’état de Camille le permettait. Monique avait été entendue et les enquêteurs avaient commencé à examiner les circonstances de l’enfermement.

J’ai appris que ma mère avait confisqué le téléphone de Camille dès le mardi matin, après une dispute au sujet de Julien. Selon les premiers éléments recueillis, elle lui avait ordonné de préparer le repas de mon frère malgré ses nausées et les recommandations médicales. Camille avait refusé, expliquant qu’elle se sentait trop faible.