Claire ne remit pas la clé à Julien.

Elle la glissa dans la poche intérieure de son manteau et recula d’une marche, sans quitter son mari des yeux.

— Tu me demandes de te donner quelque chose que je ne connais même pas, dit-elle. Pourquoi as-tu si peur que je le garde ?

Julien descendit lentement.

— Parce que cette femme est instable. Sa sœur est morte dans des circonstances tragiques et elle cherche quelqu’un à accuser. Tu ne sais pas dans quoi tu t’embarques.

Camille secoua la tête.

— C’est exactement ce qu’il a dit quand Léa a essayé de parler.

Julien se retourna brusquement vers elle.

— Tais-toi.

Ce seul mot suffit à faire comprendre à Claire que leur mariage venait de basculer dans quelque chose de bien plus grave qu’une infidélité.

Elle avait connu les colères froides de Julien, ses silences calculés, ses petites humiliations soigneusement dissimulées derrière un sourire. Mais elle ne l’avait jamais vu regarder quelqu’un avec une telle haine.

— Je ne te donnerai rien, répondit-elle.

— Claire, réfléchis. Onze ans de mariage. Tu vas tout détruire pour une inconnue ?

Elle eut un rire bref, sans joie.

— Non, Julien. Je viens justement de comprendre que tu as peut-être tout détruit avant même que je sache qu’il y avait quelque chose à sauver.

Des voix retentirent dans l’escalier. L’avocat de l’hôpital et les deux administrateurs approchaient.

Julien changea instantanément de visage.

— Ma femme est bouleversée, expliqua-t-il avec calme. Camille Renaud souffre depuis la mort de sa sœur. Nous allons régler ce malentendu en privé.

Claire observa cette transformation avec une lucidité glaciale. En quelques secondes, il était redevenu le professeur respecté, l’homme raisonnable que tout le monde avait l’habitude de croire.

Mais elle ne connaissait encore qu’une partie de l’histoire.

Le dossier de Léa Renaud

Camille entraîna Claire vers une porte de service donnant sur le parking souterrain. Elles sortirent par une issue latérale et s’arrêtèrent dans un café situé à deux rues de l’hôpital.

Camille tremblait tellement qu’elle renversa un peu d’eau sur la table.

— Je suis désolée de vous avoir entraînée là-dedans, murmura-t-elle. Je ne savais pas comment vous approcher. Julien surveille tout ce qui concerne le dossier de ma sœur.

— Depuis combien de temps êtes-vous ici ?

— Depuis trois semaines. J’ai obtenu un remplacement temporaire dans les archives médicales grâce à une société extérieure. Je cherchais les documents originaux de Léa. Quand j’ai découvert que le dossier avait disparu, j’ai compris qu’il ne suffisait pas de demander poliment.

Claire posa les mains à plat sur la table.

— Racontez-moi tout. Depuis le début.

Camille sortit une photographie de son sac.

Deux jeunes femmes souriaient devant un lac. L’une était Camille. L’autre, une brune aux yeux clairs.

— Léa avait trente-deux ans quand elle est morte, expliqua-t-elle. Elle était infirmière spécialisée en soins intensifs à Saint-Augustin. Elle adorait son métier. Elle disait toujours que les patients n’avaient pas besoin de médecins infaillibles, mais de médecins capables de reconnaître leurs erreurs.

Elle marqua une pause.

— Six mois avant sa mort, elle a signalé plusieurs incidents liés à un protocole chirurgical expérimental utilisé par le service de Julien. Elle avait remarqué que certains patients présentaient des complications inhabituelles. Les comptes rendus étaient incomplets, et les événements n’étaient pas toujours enregistrés dans le système de déclaration des incidents.

Claire sentit son estomac se nouer.

— Julien dirigeait ce service ?

— Oui. Il affirmait que les complications étaient prévisibles et correctement prises en charge. Léa, elle, pensait qu’il existait un problème plus profond.

Camille lui expliqua que sa sœur avait commencé à conserver des copies de certains documents : dates d’interventions, références de lots de dispositifs médicaux, comptes rendus opératoires et échanges professionnels.

Elle avait d’abord suivi la procédure interne. Elle avait signalé ses inquiétudes à sa hiérarchie, puis demandé qu’une revue indépendante soit organisée.

Quelques jours plus tard, elle avait été convoquée dans le bureau de Julien.

— Elle m’a appelée le soir même, raconta Camille. Elle m’a dit qu’il lui avait expliqué que ses accusations pouvaient ruiner sa carrière. Il lui avait aussi demandé si elle était certaine de vouloir s’opposer à tout un service.

— Et ensuite ?

— Elle a été écartée de certaines réunions. Ses évaluations professionnelles ont commencé à se dégrader. On lui reprochait son manque de loyauté, son comportement conflictuel et sa difficulté à travailler en équipe.

Claire connaissait trop bien ce langage. Julien ne menaçait pas toujours directement. Il savait rendre une personne indésirable sans jamais avoir besoin de prononcer le mot punition.

— Puis Léa est morte, poursuivit Camille. Officiellement, elle a fait une chute sur un escalier extérieur après une garde. Elle est décédée à l’hôpital où elle travaillait.

— Et vous pensez que Julien l’a tuée ?