À ma place, je ne serais pas montée immédiatement dans cette voiture. Héloïse venait de me faire perdre mon emploi, et ses larmes ne suffisaient pas à effacer ce qu’elle avait fait. Mais lorsqu’elle prononça de nouveau le nom de Lison, je compris que cette histoire dépassait de loin une simple querelle dans un restaurant.
Je reculai d’un pas.
— Vous m’avez fait renvoyer devant votre père et vos associés. Vous avez humilié Sophie. Et maintenant, vous voulez que je monte dans votre voiture parce que vous avez reconnu un nom ?
Héloïse lâcha mon poignet comme si elle venait de se brûler.
— Vous avez raison.
Elle essuya ses joues, sans chercher à se justifier.
— Je ne vous demande pas de me pardonner. Je vous demande seulement de m’expliquer comment vous connaissez ce surnom.
Je regardai la berline, puis la rue détrempée. Enfin, je sortis mon téléphone.
— Je vais appeler ma mère. Si elle accepte de vous parler, nous irons quelque part en public. Et je ne monterai pas seule avec vous.
Elle acquiesça immédiatement.
Cette réaction me surprit davantage que ses larmes.
J’appelai Mireille. Elle répondit après trois sonneries, d’une voix fatiguée.
— Claire ? Tu as fini ton service ?
Je fermai les yeux un instant.
— Maman, tu te souviens des lettres de Jeanne ?
Le silence au bout du fil fut si long que je crus avoir perdu la communication.
— Où as-tu entendu ce nom ?
— Chez les Vautrin. Héloïse possède une photo de Jeanne. Elle dit que sa mère l’appelait Lison.
J’entendis ma mère inspirer brusquement.
— Ne lui donne rien. Pas encore.
Héloïse avait entendu ces mots. Elle baissa la tête.
— Je comprends, murmura-t-elle.
Puis ma mère ajouta une phrase qui me glaça :
— Claire, demande-lui si son père lui a déjà parlé d’une petite fille née à Lyon, dix-sept ans plus tôt. Une petite fille qu’on aurait prétendu morte quelques jours après sa naissance.
Je répétai la question.
Héloïse devint blanche.
— Non, souffla-t-elle. Il m’a toujours dit que ma mère avait fait une fausse couche avant ma naissance. Mais…
Elle s’interrompit, les doigts crispés sur le médaillon.
— Mais quoi ? demandai-je.
Elle ouvrit de nouveau le bijou. Derrière la photographie, une minuscule inscription était gravée dans l’argent. Je n’avais pas pu la lire sous la pluie.
Cette fois, elle me le tendit.
Quatre mots.
« À ma Lison, pour toujours. »
— Ma mère est morte il y a dix-sept ans, expliqua Héloïse. J’avais huit ans. Avant de mourir, elle m’appelait toujours Lison, même si mon prénom officiel est Héloïse. C’était notre secret. Après sa mort, mon père a fait disparaître presque toutes ses affaires. Il m’a dit que je devais grandir et cesser de poser des questions.
Sa voix tremblait.
— Il y a quelques mois, j’ai trouvé ce médaillon dans le coffre de son bureau. Depuis, je cherche à comprendre pourquoi il l’avait caché.
Je repensai aux trois lettres conservées par ma mère. Pendant toute mon enfance, j’avais cru qu’elles concernaient une ancienne amie de famille. Je n’avais jamais eu le droit de les ouvrir. Ma mère répétait seulement que certaines vérités devaient attendre que les bonnes personnes soient prêtes à les entendre.
Je rappelai.
— Maman, Héloïse dit que son père a caché les affaires de Jeanne. Elle cherche la vérité.
Cette fois, ma mère ne répondit pas tout de suite.
Puis elle murmura :
— Alors, il est temps.
Vingt minutes plus tard, je retrouvai Héloïse dans un café près des quais. Nous nous assîmes à une table près de la vitrine. Elle avait retiré son manteau, mais gardait le médaillon serré dans sa main.
Ma mère arriva avec une vieille boîte en bois.
Elle paraissait épuisée. Pourtant, lorsqu’elle aperçut Héloïse, elle s’arrêta net.
Les deux femmes se regardèrent longuement.
— Tu as les yeux de Jeanne, dit enfin ma mère.
Héloïse se leva.
— Vous la connaissiez ?
Mireille posa la boîte sur la table.
— Jeanne était ma meilleure amie. Nous avions grandi ensemble. Elle était douce, mais elle avait appris très tôt qu’un nom puissant pouvait faire taire beaucoup de monde.
Elle ouvrit la boîte et en sortit une photographie.
On y voyait Jeanne, beaucoup plus jeune, tenant un bébé emmailloté dans une couverture blanche. À côté d’elle se tenait ma mère. Elle souriait, une main posée sur le berceau.
Au dos de la photo, une date : dix-sept ans auparavant.
Et un prénom.
Lison.
Héloïse porta une main à sa bouche.
— C’est moi ?
— C’est ce que Jeanne m’a demandé de croire, répondit ma mère. Mais elle ne m’a jamais raconté toute l’histoire. Elle m’a seulement confié ces lettres, avec une promesse : si un jour sa fille venait chercher la vérité, je devais les lui remettre.