Hugo ne prit pas immédiatement l’enveloppe.

Il regarda Élise Vallois, cette femme qui, autrefois, traversait les couloirs de Saint-Clair sans jamais adresser la parole à sa mère. Il se souvenait de son rire lorsqu’elle le voyait attendre près du local d’entretien. Il se souvenait aussi de Théo, son frère, qui avait transformé son enfance en une longue épreuve.

— Tu as attendu combien d’années pour me dire ça ? demanda-t-il.

Élise baissa les yeux.

— Trop longtemps.

— Alors commence par m’expliquer pourquoi tu viens me voir aujourd’hui.

Elle serra l’enveloppe contre elle.

— Parce que mon père est mort il y a six mois. Et parce que, lorsque nous avons vidé son bureau, j’ai découvert des documents qu’il avait cachés dans un coffre. Je les ai gardés. J’avais peur.

— Peur de quoi ?

— De découvrir jusqu’où il était allé. Et de ce que ma famille me ferait si je parlais.

Hugo lui prit finalement l’enveloppe.

Le papier avait jauni. Sur le devant, le nom de sa mère était écrit à la main : Claire Morel — Affaire disciplinaire, dossier confidentiel.

Il l’ouvrit avec précaution.

À l’intérieur se trouvaient un rapport de comptabilité, plusieurs relevés de caisse et une lettre datée de quinze ans auparavant. Le rapport accusait Claire d’avoir détourné près de 18 000 euros destinés au fonds de soutien scolaire.

Hugo relut la somme.

Sa mère avait été licenciée pour faute grave. Pendant des années, elle lui avait dit qu’elle avait perdu son emploi à la suite d’une réorganisation. Il comprenait maintenant pourquoi elle n’avait jamais voulu lui raconter les circonstances exactes de son départ.

Mais ce n’était pas le montant qui le bouleversa.

C’était la signature au bas du rapport.

Antoine Morel.

Le nom de son père.

Hugo sentit ses doigts se crisper.

— Mon père est parti avant ma naissance, murmura-t-il. Ma mère m’a toujours dit qu’il ne voulait pas de nous.

Élise acquiesça lentement.

— C’est ce que mon père m’a raconté, moi aussi. Il disait qu’Antoine était un homme instable, qu’il avait quitté Lyon après avoir causé des problèmes financiers à plusieurs personnes.

— Tu connaissais donc mon père ?

— Je ne l’ai jamais rencontré. Mais il venait à Saint-Clair avant ta naissance. Il travaillait au service comptable de l’établissement.

Hugo releva brusquement la tête.

— Quoi ?

— Il était chargé de vérifier les comptes du fonds de bourses. Il avait découvert des mouvements d’argent suspects. Mon père lui avait demandé de modifier certains chiffres. Antoine avait refusé.

Hugo regarda de nouveau la signature.

— Et ensuite ?

Élise inspira profondément.

— Il a disparu quelques semaines plus tard. Puis ton père a accusé ta mère d’avoir détourné l’argent.

Hugo sentit une colère sourde monter en lui. Pendant quinze ans, il avait grandi en pensant que son père avait simplement choisi de l’abandonner. Pendant quinze ans, sa mère avait porté seule le poids de leur vie, travaillant jusqu’à l’épuisement, sans jamais lui révéler qu’elle avait peut-être été accusée à tort.

— Pourquoi la signature de mon père se trouve-t-elle sur ce rapport ? demanda-t-il.

Élise hésita.

— Parce que ce n’est probablement pas lui qui l’a signée.

Hugo se figea.

Elle retourna le document et lui montra une annotation au crayon, presque effacée.

« Signature reproduite sur ordre de G. Vallois. Original conservé dans le coffre B. »

Hugo relut la phrase deux fois.

— Le coffre B ?

— Mon père conservait plusieurs archives dans un ancien local de la comptabilité. Après sa mort, j’ai trouvé la clé avec ses papiers. Je ne sais pas si le coffre existe encore.

Hugo referma le dossier.

Il avait désormais une décision à prendre. Il pouvait utiliser sa nouvelle position pour ouvrir les archives de l’établissement, exiger des réponses et faire éclater l’affaire. Mais il était également responsable d’un collège qui venait à peine de sortir d’une procédure judiciaire. Il ne voulait pas transformer l’école en instrument de vengeance personnelle.

— Je vais faire vérifier ces documents par un expert indépendant, déclara-t-il. Et je vais contacter un avocat.

Élise sembla soulagée.

— Tu ne vas pas me dénoncer ?

Hugo la fixa.

— Je ne sais pas encore quel rôle tu as joué dans cette histoire. Tu as gardé ces documents pendant des années. Je veux savoir pourquoi.

Elle ne chercha pas à se défendre.

— Parce que j’étais lâche. Je savais que mon père était capable d’humilier les gens. Je ne voulais pas croire qu’il pouvait détruire la vie d’une femme innocente. Et j’ai eu peur de perdre ma famille.

Hugo glissa le dossier dans une chemise.

— Alors tu vas devoir accepter que la vérité ne te rende pas automatiquement innocente.

Il la laissa dans le hall et monta dans son bureau.

Ce soir-là, il appela sa mère.