— André avait découvert que Monique avait contracté des dettes importantes au nom du ménage et qu’une partie de l’argent qu’il lui versait pour les enfants n’avait jamais servi à payer les factures. Ils se disputaient beaucoup. Un soir, il est parti après une violente dispute. Il a vécu quelque temps chez moi, puis il a été victime d’un accident de voiture sur une route près d’Arras.
Claire porta une main à sa bouche.
— Il est mort ?
— Oui. Deux ans après son départ. Mais Julien et Léa n’en ont jamais été informés correctement. Monique avait reçu les documents. Elle m’avait demandé de ne pas parler de l’accident à Julien, parce qu’elle ne voulait pas qu’il cherche son père et qu’il découvre les circonstances du placement.
Élodie resta silencieuse.
— Et vous avez accepté ?
Michel baissa les yeux.
— Oui.
Sa voix se brisa.
— J’ai été lâche. Je me suis convaincu que Julien était trop jeune et que la vérité ne ferait que lui faire du mal. Puis les années ont passé. Chaque fois que je pensais lui parler, il était devenu un peu plus âgé, un peu plus fragile sur cette histoire. Je me disais que je le ferais plus tard.
— Vous avez laissé passer presque trente ans, murmura Élodie.
— Oui.
Elle détourna le regard.
Claire sentit une colère sourde monter en elle. Tous ces adultes avaient pris des décisions à la place des enfants, puis avaient utilisé leur souffrance pour justifier leur silence.
Julien avait grandi avec l’idée qu’il avait perdu sa sœur et que son père les avait abandonnés.
Élodie avait grandi sans connaître son frère.
Et Monique avait conservé le contrôle de leur histoire en décidant seule de ce qu’ils avaient le droit de savoir.
— Pourquoi Julien a-t-il cherché cette maison ? demanda Claire.
Michel posa l’enveloppe sur la table.
— Parce qu’il y a six ans, il a retrouvé mon ancienne adresse dans un dossier familial. Il est venu me voir. Il m’a posé des questions sur Léa, puis sur son père. J’ai fini par lui avouer que sa sœur était vivante. Il a passé des mois à chercher sa trace.
Élodie leva les yeux.
— C’est lui qui m’a retrouvée ?
— Oui. Il a appris votre nom d’adoption, puis il a contacté un intermédiaire pour respecter votre vie privée. Il ne voulait pas débarquer dans votre existence sans savoir si vous souhaitiez le rencontrer.
Les larmes d’Élodie coulèrent enfin.
— La première lettre que j’ai reçue de lui… Il m’avait écrit qu’il ne savait pas si j’avais envie de le connaître, mais qu’il voulait que je sache qu’il ne m’avait jamais oubliée.
Elle sortit de son sac une petite feuille pliée en quatre.
— Je l’ai gardée.
Claire reconnut l’écriture de Julien.
Il avait écrit :
Je ne te demande pas de me pardonner quelque chose que je n’ai pas fait. Je veux seulement que tu saches que, pendant toutes ces années, je n’ai jamais cessé d’avoir une sœur.
Élodie plaqua la feuille contre sa poitrine.
— Je lui ai répondu. Nous nous sommes rencontrés dans un café, près de la gare de Lyon. Je savais qui il était avant qu’il entre. Il avait exactement les mêmes yeux que sur la vieille photographie.
Elle essuya ses joues.
— Il m’a demandé si j’avais conservé mon pendentif. Quand je lui ai montré la demi-lune, il a pleuré.
Claire se souvint alors de la première fois où Julien lui avait parlé d’une sœur.
C’était au début de leur relation. Ils étaient assis dans un petit restaurant, et il avait brusquement cessé de parler en voyant une petite fille courir vers son frère.
Il avait expliqué qu’il aurait aimé avoir une sœur.
Claire avait cru qu’il parlait d’un regret d’enfance.
Elle comprenait maintenant qu’il parlait d’une personne bien réelle.
Le dernier secret de Julien
Michel ouvrit enfin l’enveloppe brune.
Elle contenait une copie d’un acte notarié, des lettres anciennes et une photographie de la maison de Lille.
Mais un document retint particulièrement l’attention de Claire : un testament rédigé par André Martin plusieurs mois avant sa mort.
— Il avait laissé la maison aux enfants, expliqua Michel. La propriété appartenait à André avant son mariage. Après son décès, elle devait revenir à Julien et Léa, à parts égales, sous réserve des formalités successorales.
— Mais la maison a été vendue, dit Claire.
Michel acquiesça.
— Monique l’a vendue quelques années plus tard.
— Elle n’en avait pas le droit ?
— C’est précisément ce que Julien essayait de comprendre. Il avait retrouvé une copie du testament, mais il ne disposait pas encore de tous les éléments pour établir ce qui avait été fait du produit de la vente.
Monique pâlit.