Marianne sentit son cœur se serrer.
— Gabriel, mon chéri…
Elle voulut le prendre dans ses bras, mais il fit un pas vers elle et posa lui-même son front contre son épaule.
Pendant quelques secondes, il redevint le petit garçon de six ans qui attendait son père au bord d’une piste d’athlétisme, deux bracelets en papier autour du poignet.
— Tu sais ce qui me fait le plus mal, maman ? murmura-t-il.
— Quoi ?
— Ce n’est même plus qu’il ne vienne pas. C’est que je connais déjà son excuse avant qu’il ouvre la bouche.
Marianne ferma les yeux.
Elle aurait voulu lui dire que son père finirait par comprendre. Qu’un jour, Laurent regarderait en arrière et mesurerait tout ce qu’il avait manqué. Qu’il regretterait les courses scolaires, les compétitions, les anniversaires et cette cérémonie.
Mais elle n’avait plus le droit de promettre à son fils une chose qu’elle ne pouvait pas garantir.
Alors, pour la première fois, elle lui répondit simplement :
— Tu as raison. Je suis désolée de t’avoir demandé d’être patient aussi longtemps.
Gabriel releva la tête.
— Tu n’as pas à t’excuser pour lui.
— Non. Mais j’aurais dû comprendre plus tôt que te demander de comprendre ne réparait rien.
Il la serra contre lui.
Puis ils montèrent dans la voiture et rentrèrent à la maison.
Cette nuit-là, Gabriel ne pleura pas. Il ne jeta rien, ne cria pas et ne rédigea aucun message rageur.
Il s’assit simplement à son bureau et ouvrit son dossier d’inscription en école d’ingénieurs.
Sur la première page, il avait écrit une phrase qu’il répétait depuis des mois :
Je veux construire des choses qui tiennent debout.
Il resta longtemps à la regarder.
Puis il ajouta en dessous :
Y compris ma propre vie.
Le lendemain matin, Laurent arriva à la maison avec un bouquet de fleurs et une boîte de pâtisseries.
Il entra comme s’il revenait d’un déplacement professionnel ordinaire.
— Alors, où est mon champion ?
Gabriel descendit l’escalier.
— Je suis là.
Laurent sourit et lui tendit la boîte.
— J’ai pensé qu’on pourrait déjeuner ensemble. Tous les deux. Tu me raconteras ta cérémonie.
Gabriel regarda les pâtisseries, puis son père.
— Tu veux vraiment savoir ce qui s’est passé ?
— Évidemment ! Je suis fier de toi.
— Alors, pourquoi tu n’es pas venu ?
Le sourire de Laurent se figea.
Marianne, qui préparait du café dans la cuisine, s’immobilisa. Elle n’avait jamais vu Gabriel poser cette question aussi directement.
Laurent déposa la boîte sur la table.
— On en a déjà parlé. Théo avait besoin de moi.
— Pour son entretien d’orientation ?
— Oui.
— Cécile t’a écrit qu’elle pouvait gérer ça seule.
Laurent pâlit légèrement.
— Tu as lu mes messages ?
— Oui.
— Gabriel, fouiller dans la vie privée des gens n’est pas acceptable.
Le jeune homme le fixa.
— Tu as raison. J’aurais dû m’arrêter là. Mais j’ai lu la suite.
Il sortit son téléphone et ouvrit la capture d’écran.
— « Marianne est avec lui. Gabriel n’a pas besoin qu’on lui tienne la main. Ici, je suis vraiment utile. »
Laurent passa une main sur son visage.
— Ce message a été sorti de son contexte.
— Quel contexte rend acceptable le fait de considérer que je n’ai pas besoin de toi ?
— Tu ne comprends pas la situation de Théo.
— Alors explique-la-moi.
Laurent resta silencieux.
Gabriel poursuivit :
— Je sais que Théo a grandi sans son père biologique. Je sais que sa mère a traversé des moments difficiles. Je ne lui reproche rien. Je ne lui en veux même pas de t’avoir dans sa vie.
Il inspira profondément.
— Mais pourquoi est-ce que tu as décidé que ses difficultés annulaient les miennes ?
— Ce n’est pas ce que j’ai fait !
— C’est pourtant ce que tu fais depuis douze ans.
Laurent ouvrit la bouche, puis la referma.
Gabriel ne haussa jamais la voix.
C’était peut-être ce qui rendait la scène si difficile à supporter.
Il ne cherchait pas à blesser son père. Il voulait simplement que celui-ci entende enfin ce qu’il avait passé des années à taire.
— Quand j’étais petit, je pensais que tu étais toujours appelé au dernier moment. Alors j’attendais. Ensuite, je me suis dit que tu avais beaucoup de travail. Alors je faisais semblant de ne pas être déçu. Puis j’ai compris que tu pouvais choisir de venir, mais que tu choisissais autre chose.
Il marqua une pause.
— Hier, tu as encore choisi.
Laurent baissa les yeux vers les fleurs.
— Je suis désolé.
Gabriel hocha lentement la tête.
— D’accord.
Le père releva la tête, soulagé trop tôt.
— Alors, on peut déjeuner ensemble ?
— Pas aujourd’hui.
— Gabriel…