La femme au bout du fil s’appelait Claire Moreau. Six ans plus tôt, les journaux avaient annoncé sa mort dans un incendie survenu dans une maison de campagne près de Fontainebleau. Son corps n’avait jamais été identifié avec certitude, mais une bague retrouvée dans les décombres avait suffi à convaincre sa famille et les autorités qu’elle avait péri dans les flammes.

Antoine de Villiers avait assisté à la cérémonie commémorative. Il avait même prononcé un discours émouvant sur la disparition d’une femme qu’il décrivait comme une amie proche de la famille.

Ce jour-là, en entendant sa voix, il comprit que son passé venait de franchir la porte du tribunal.

— Claire… murmura Sophie, incapable de se lever.

Au téléphone, la femme inspira profondément.

— Sophie, écoute-moi. Ne signe aucun document. Ne réponds à aucune question d’Antoine sans ton avocate. Et surtout, ne laisse personne récupérer le téléphone de Julien.

La présidente du tribunal demanda immédiatement que l’appel soit placé sur haut-parleur. L’avocate de Sophie s’approcha d’Emma et prit délicatement l’appareil, tandis que le procureur se levait pour demander une suspension de l’audience.

Antoine protesta.

— C’est absurde ! Cette femme est morte. N’importe qui peut imiter sa voix.

— Alors vous ne devriez pas avoir peur de la laisser parler, répondit calmement la présidente.

Un murmure parcourut la salle.

Claire reprit :

— Je m’appelle Claire Moreau. J’ai travaillé pendant neuf ans pour la société immobilière de la famille de Villiers. J’étais responsable de la comptabilité de plusieurs acquisitions. Six ans auparavant, j’ai découvert des transferts d’argent vers des sociétés écrans, des terrains achetés sous de faux noms et des signatures qui ne correspondaient pas aux documents originaux.

Antoine secoua la tête.

— Cette femme est une manipulatrice. Elle a toujours voulu me faire chanter.

— C’est faux, répondit Claire. J’ai découvert que vous utilisiez certains biens immobiliers pour dissimuler des fonds détournés. Quand j’ai voulu transmettre les documents à un avocat, vous m’avez proposé de l’argent pour me taire. J’ai refusé.

Elle marqua une pause.

— Trois jours plus tard, ma maison a brûlé.

Sophie porta une main à sa bouche. Elle se souvenait de cette affaire. Julien, son mari, avait passé plusieurs soirées à travailler chez les de Villiers durant cette période. Il rentrait tard, parlait peu et vérifiait parfois deux fois que la porte de leur appartement était bien fermée.

— Julien m’a aidée, poursuivit Claire. Il travaillait à l’entretien des propriétés. Il avait remarqué qu’on déplaçait des cartons d’archives pendant la nuit. Il m’a prévenue que je courais un danger. C’est lui qui m’a aidée à quitter la région avant l’incendie.

— Mensonges ! cria Antoine.

Mais sa voix n’avait plus la même assurance.

Claire expliqua qu’elle avait survécu en changeant d’identité et en vivant discrètement à l’étranger. Elle n’avait pas disparu par goût du mystère : elle craignait que les personnes qui avaient détruit sa maison ne s’en prennent à ceux qui l’avaient aidée. Julien lui avait demandé de ne pas contacter Sophie tant qu’il n’aurait pas trouvé un moyen sûr de transmettre les preuves.

Il n’en avait jamais eu le temps.

Six ans plus tard, Claire ignorait encore les circonstances exactes de sa mort. Elle savait seulement que Julien avait conservé une copie de certains documents et qu’il avait tenté de la joindre peu avant son accident.

— La veille de sa mort, il m’a appelée, dit-elle. Il m’a affirmé qu’il avait trouvé la pièce manquante. Il voulait me remettre un dossier. Il m’a donné rendez-vous deux jours plus tard.

Sa voix se brisa légèrement.

— Mais il n’est jamais venu.

Sophie ferma les yeux. Depuis trois ans, elle avait essayé de faire son deuil en se répétant que la pluie, la vitesse et une route dangereuse avaient provoqué l’accident. Elle n’avait jamais imaginé que Julien avait pu mourir après avoir découvert quelque chose de grave.

La présidente demanda à Claire si elle possédait encore des preuves.

— Oui. J’ai conservé les copies originales de plusieurs registres comptables, des échanges de courriels et des relevés bancaires. Mais ce n’est pas tout. Julien m’avait envoyé un enregistrement vocal avant sa mort.

Un silence absolu s’installa.

— Dans cet enregistrement, il parle de la Lune d’Azur.

Antoine se leva si brusquement que sa chaise racla le sol.

— Cela suffit ! Cette audience concerne un vol, pas de vieilles histoires !

— Asseyez-vous, monsieur de Villiers, ordonna la présidente.

Claire poursuivit :

— Le diamant n’a pas disparu comme vous le prétendez. Hélène de Villiers avait découvert que son mari utilisait sa collection pour garantir des opérations financières clandestines. Elle avait fait photographier les bijoux et consigner leurs numéros d’identification. Elle craignait qu’un jour on ne prétende qu’ils avaient été volés pour toucher des assurances ou effacer des traces.