En les regardant traverser le couloir, je remarquai que Nora ne quittait pas la main de sa mère. Elle tenait sa petite chaussure rose dans l’autre main.

La nouvelle chambre fut prête en quelques minutes.

Avant de partir, Lila se retourna vers moi.

— Je sais que j’ai enfreint le règlement. Je ne cherche pas d’excuse. Je voulais seulement éviter qu’ils soient seuls.

— Nous en reparlerons demain, répondis-je. Essayez de dormir.

Je regagnai ensuite mon bureau privé. Le rapport financier était toujours posé sur la table, exactement là où je l’avais laissé.

Mais je n’arrivais plus à me concentrer.

À huit heures, je convoquai la directrice des ressources humaines, le directeur de l’hôtel et M. Harris.

Lila arriva quelques minutes plus tard, les cheveux attachés à la hâte et le visage marqué par une nuit presque blanche. Les jumeaux étaient restés dans la chambre avec une employée volontaire du service d’accueil, après que nous avions vérifié qu’elle était disponible et que Lila était d’accord.

Je commençai par poser une question à M. Harris.

— Saviez-vous que Mme Bennett avait des difficultés à trouver une solution de garde pour ses enfants ?

Il se redressa.

— Elle m’a parlé de la fermeture de sa garderie. Je lui ai expliqué que nous ne pouvions pas autoriser des enfants dans les espaces de travail.

— Je ne vous demande pas si vous connaissiez le règlement. Je vous demande si vous saviez qu’elle n’avait personne pour les garder.

— Ce sont des problèmes personnels, monsieur Mercer. Si nous faisons des exceptions pour une personne, tout le monde va en demander.

La directrice des ressources humaines intervint.

— Nous avons justement des procédures pour examiner les demandes d’aménagement d’horaires. Je ne trouve aucune trace d’une demande formelle de Mme Bennett.

Lila prit la parole.

— J’ai envoyé deux messages à M. Harris. Je lui ai aussi demandé de le rencontrer après mon service. Il m’a dit qu’il n’avait pas le temps.

M. Harris se tourna vers elle.

— Je vous ai dit que nous en reparlerions quand le planning serait moins chargé.

— Vous m’avez dit que si je ne pouvais pas assurer mes horaires, il y avait beaucoup de personnes prêtes à prendre ma place.

Le silence tomba dans la pièce.

Je demandai à la directrice des ressources humaines de vérifier les messages et les plannings. Je ne voulais pas prendre une décision sur la seule base d’une conversation tendue.

Puis je me tournai vers Lila.

— Vous avez enfreint une règle en entrant dans ma suite. Vous auriez dû demander une autorisation, et je ne vais pas prétendre le contraire. Mais je veux comprendre pourquoi vous avez pensé que c’était votre seule option.

Elle regarda ses mains.

— Parce que je ne peux pas perdre ce travail. Je paie le loyer, la nourriture, les vêtements des enfants. Je ne demande pas un traitement spécial. Je voudrais seulement pouvoir travailler sans avoir peur que mes enfants soient seuls quelque part.

Je m’adossai à ma chaise.

— Personne ne devrait avoir à choisir entre son emploi et la sécurité de ses enfants.

Je demandai à la directrice des ressources humaines de préparer plusieurs solutions possibles, sans promettre quelque chose que nous ne pourrions pas tenir : un aménagement temporaire des horaires, une aide d’urgence pour la garde d’enfants et un partenariat avec des structures locales disposant de places disponibles.

Je précisai également que les enfants ne pourraient pas être laissés sans surveillance dans les chambres ou les espaces réservés au personnel. Si une solution de garde sur place était envisagée à l’avenir, elle devrait être encadrée, assurée et conforme aux règles de sécurité applicables.

Puis je regardai M. Harris.

— En attendant la vérification des faits, vous ne prendrez aucune décision concernant le renouvellement du contrat de Mme Bennett. La direction des ressources humaines examinera aussi la manière dont ses demandes ont été traitées.

Il serra la mâchoire.

— Vous allez vraiment remettre en question toute mon équipe pour une histoire de garde d’enfants ?

— Je remets en question notre manière de gérer les personnes qui travaillent ici. C’est différent.

La réunion prit fin peu après.

Dans les jours suivants, les ressources humaines examinèrent les messages de Lila, interrogèrent plusieurs membres de l’équipe et consultèrent les plannings. Il apparut qu’elle avait bien demandé de l’aide à deux reprises. Ses demandes n’avaient jamais été transmises au service compétent.

M. Harris reçut un avertissement formel pour ne pas avoir suivi la procédure interne et pour avoir tenu des propos inappropriés à une employée qui cherchait une solution. Il fut également tenu de suivre une formation sur la gestion des équipes et le traitement des demandes individuelles.

Lila, de son côté, ne fut pas sanctionnée pour avoir tenté de protéger ses enfants. La direction lui rappela néanmoins les règles de sécurité et lui expliqua les démarches à suivre si une situation d’urgence se reproduisait.