« Vous étiez venue avec votre mari, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle.
« Oui. Larry. J’ai reçu une lettre de lui après sa mort. Il m’a demandé de vérifier son dossier. »
Je lui tendis la lettre et les copies.
Mme Collins les parcourut avec attention. Son expression changea lorsqu’elle arriva à la photographie.
« Il y a quelque chose que je dois vous demander, madame. Quel Larry avez-vous épousé ? »
Je la regardai, déconcertée.
« Larry Morgan. Il avait soixante-douze ans. Il était né en 1951. »
Elle se tourna vers son ordinateur, puis consulta un grand registre relié qu’elle avait sorti d’une armoire.
« Nous avons plusieurs dossiers d’hommes portant ce nom. Et il existe une ancienne erreur de transcription dans un dossier qui pourrait correspondre à votre mari. »
Elle posa le registre devant moi.
« Regardez cette ligne. Est-ce que cette date de naissance vous dit quelque chose ? »
Je me penchai.
Le nom était bien celui de Larry Morgan, mais la date de naissance indiquée était différente de celle que je connaissais.
« Ce n’est pas sa date de naissance », répondis-je. « J’ai vu ses papiers d’identité. Il est né en 1951. »
Mme Collins hocha la tête.
« C’est justement ce que je voulais vérifier. Votre mari a été enregistré sous une identité administrative ancienne, puis son dossier a été corrigé. Mais il y a une autre particularité : le numéro figurant sur votre acte de mariage renvoie à un dossier qui n’a pas été entièrement numérisé. Nous allons devoir consulter les archives originales. »
Elle demanda à un collègue de l’accompagner dans la salle des archives. Une demi-heure plus tard, elle revint avec un dossier épais.
Elle l’ouvrit devant moi.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs documents officiels, dont un jugement ancien et une déclaration signée par Larry.
Je lus les premières lignes, puis je m’arrêtai.
Larry avait autrefois été propriétaire d’une petite entreprise de construction. Il avait été marié à une femme appelée Margaret et avait eu un fils, David. Après plusieurs années, son entreprise avait fait faillite. Des dettes importantes s’étaient accumulées, et une longue procédure judiciaire avait suivi.
Mais ce n’était pas tout.
Un document plus récent indiquait que Larry avait quitté son domicile après une grave dispute familiale. Il avait été hébergé temporairement par différentes personnes avant de perdre tout contact avec son fils.
« Pourquoi m’a-t-il dit qu’il n’avait plus de famille ? » demandai-je.
Mme Collins ne répondit pas à ma place.
« Je ne peux pas connaître ses raisons. Mais ce dossier ne prouve pas que son fils l’ait abandonné. Il montre seulement qu’ils ont perdu contact et qu’une procédure a été engagée à l’époque. »
Je continuai à lire.
Une déclaration manuscrite, datée de quinze ans plus tôt, expliquait que Larry avait refusé plusieurs propositions de réconciliation. Il disait qu’il ne voulait pas que son fils le voie dans l’état où il se trouvait après la faillite et la séparation.
J’eus soudain l’impression de découvrir un homme que j’avais aimé sans jamais connaître toute son histoire.
« Est-ce que son fils est toujours vivant ? »
Mme Collins vérifia les informations accessibles dans le dossier.
« Il semble que oui. Mais nous ne pouvons pas vous communiquer ses coordonnées personnelles sans suivre les règles prévues. En revanche, vous pouvez demander à un notaire de vous aider à vérifier les documents et à prendre contact par les voies appropriées. »
Je repartis avec une copie certifiée des pièces auxquelles j’avais légalement accès et l’adresse inscrite dans la boîte métallique.
Je ne voulais pas débarquer dans la vie de quelqu’un en lui annonçant brutalement que son père était mort. Je pris donc rendez-vous avec un notaire.
Il vérifia d’abord mon acte de mariage, l’identité de Larry et les documents concernant son ancienne entreprise. Il m’expliqua que le passé familial de mon mari ne remettait pas automatiquement en cause notre mariage.
« Votre union est enregistrée sous son identité légale corrigée », précisa-t-il. « Les anciennes erreurs de transcription doivent être examinées, mais rien, dans les documents que vous m’avez apportés, ne permet de conclure que votre mariage est invalide. »
Je respirai enfin.
Il examina ensuite les papiers financiers. Larry ne m’avait laissé aucune fortune cachée. Son entreprise avait été liquidée depuis longtemps et les dettes anciennes avaient fait l’objet de décisions judiciaires. Il n’y avait ni compte secret ni héritage spectaculaire.
Mais il y avait une dernière pièce.
Une lettre adressée à David, son fils, jamais envoyée.
Elle était datée de six mois avant notre rencontre.
Larry y écrivait qu’il regrettait profondément la façon dont il avait quitté sa famille. Il expliquait qu’il avait eu honte de ses échecs et qu’il avait préféré disparaître plutôt que d’affronter le regard de son fils.
Il ajoutait :