L’homme qu’ils avaient humilié était celui qui pouvait sauver leur entreprise

Le lendemain matin, à 8 h 15, Claire reçut un appel de Julien.

Elle hésita avant de décrocher.

— Claire, s’il te plaît, laisse-moi t’expliquer. Maman a dépassé les limites, je le reconnais. Mais tu connais son caractère. Elle parle parfois sans réfléchir.

Claire ferma les yeux un instant.

— Julien, elle a jeté du vin au visage de ma mère. Puis elle s’est moquée d’elle parce qu’elle était aveugle. Ce n’est pas une parole maladroite.

— Je sais…

— Non. Tu ne sais pas. Si tu le savais vraiment, tu ne chercherais pas à minimiser ce qu’elle a fait.

Julien resta silencieux quelques secondes.

— Je vais lui demander de s’excuser.

— Ce n’est pas à toi de négocier les excuses de ta mère. Et je ne t’ai pas quitté parce qu’elle m’a déplu. Je t’ai quitté parce que tu m’as montré qui tu étais quand quelqu’un que j’aime avait besoin de moi.

Elle raccrocha.

Dans la cuisine, Isabelle préparait du thé en suivant les repères tactiles qu’elle avait collés sur les boîtes. Sa robe de la veille avait été mise à tremper. Elle avait refusé que Claire annule sa journée pour rester auprès d’elle.

— Tu as bien dormi ? demanda Claire.

— Pas très bien. Mais je ne veux pas que cette femme prenne plus de place dans ma vie qu’elle n’en mérite.

Puis Isabelle tourna son visage vers sa fille.

— Et ne retourne pas avec Julien simplement parce qu’il va enfin avoir peur de te perdre.

Claire serra doucement sa main.

Elle ne savait pas encore que, pendant ce temps, une réunion extraordinaire se préparait au siège de Valmont Groupe.

À 9 heures, Marc Delorme — qui n’avait aucun lien de parenté avec Véronique malgré leur nom commun — entra dans une salle de conférence au dernier étage d’un immeuble de La Défense.

Il ne portait ni cravate coûteuse ni montre de luxe. Son directeur financier, Antoine Mercier, l’attendait avec plusieurs dossiers.

Marc dirigeait Valmont Groupe, un groupe privé spécialisé dans la logistique, l’immobilier commercial et les infrastructures. Il l’avait bâti en trente ans, en commençant avec un seul entrepôt loué en banlieue parisienne.

Il n’avait jamais cherché à impressionner les gens avec son argent. Même sa fille ignorait l’étendue de ses responsabilités : elle savait qu’il travaillait dans plusieurs secteurs, mais elle ne connaissait ni la valeur du groupe ni son influence dans certains projets nationaux.

— Alors ? demanda Marc en s’asseyant.

Antoine ouvrit le premier dossier.

— Delorme Bâtiment dépend beaucoup plus de Valmont qu’on ne le pensait. Trois grands chantiers représentent près de la moitié de son chiffre d’affaires annuel. Nous avons également accordé plusieurs délais de paiement, à leur demande.

— Ces délais étaient-ils justifiés ?

— Certains, oui. D’autres reposaient sur des garanties financières qui n’ont toujours pas été régularisées. Leur dernière demande de financement contient aussi des prévisions particulièrement optimistes.

Marc parcourut les documents sans hausser la voix.

— Je ne veux aucune décision prise par vengeance. Vérifiez les contrats, les garanties et les risques pour nos équipes. Si tout est conforme, nous respectons nos engagements. Si des irrégularités existent, nous appliquons les clauses prévues.

Antoine acquiesça.

— Et si Delorme Bâtiment demande une nouvelle faveur ?

Marc referma le dossier.

— Alors, cette fois, ils devront la justifier comme n’importe quelle autre entreprise.

À quelques kilomètres de là, Véronique prenait son petit déjeuner dans son appartement, convaincue que la soirée de la veille n’aurait aucune conséquence sérieuse.

Elle avait déjà raconté l’incident à deux amies, en présentant Claire comme une jeune femme trop susceptible.

— Imaginez, avait-elle lancé, elle a retiré sa bague devant tout le monde ! Pour un peu de vin sur la robe de sa mère !

Son téléphone sonna.

C’était Philippe.

— Tu te souviens de l’homme discret qui était assis en face de nous hier soir ?

— Le père de Claire ? Oui. Pourquoi ?

— Son nom complet est Marc Delorme, c’est bien ça ?

— Oui. Pourquoi cette question ?

Philippe ne répondit pas immédiatement.

— Je viens de recevoir une convocation pour une réunion avec Valmont Groupe. Ils veulent réexaminer certains de nos dossiers.

Véronique éclata d’un rire nerveux.

— Et alors ? C’est une entreprise parmi tant d’autres.

— Véronique, Valmont représente une part essentielle de nos contrats. Et son président s’appelle Marc Delorme.

Le silence tomba.

— Ce n’est pas possible…

— Je ne sais pas ce que tu as fait hier soir, mais je te conseille de me raconter exactement ce qui s’est passé.

Pour la première fois depuis longtemps, Véronique n’eut aucune réponse à donner.

À midi, elle appela Julien.

— Tu dois arranger ça immédiatement !

— Arranger quoi ?