Denise s’est immédiatement interposée.

— Eric, ne touche pas à ce plat !

Sa voix a claqué dans la cuisine. Il s’est immobilisé, la main suspendue au-dessus du gratin.

— Qu’est-ce que vous faites ? a-t-il balbutié.

— C’est exactement ce que nous aimerions savoir, ai-je répondu.

Denise avait déjà sorti son téléphone. Elle avait compris, comme moi, que la situation dépassait largement une simple dispute familiale.

— Joan, appelle la police. Je vais rester près de la porte.

Eric a secoué la tête.

— Vous êtes en train de tout comprendre de travers. Ce plat n’a rien de dangereux. Je voulais seulement…

— Alors pourquoi as-tu paniqué quand je t’ai dit que ta mère l’avait récupéré ? l’ai-je interrompu.

Il a ouvert la bouche, mais aucun son n’en est sorti.

— Pourquoi lui as-tu crié de ne rien manger ? Pourquoi voulais-tu que je le consomme avant de venir constater que je ne pouvais plus vivre seule ?

Son visage s’est fermé.

— Tu es bouleversée par la mort de papa, Joan. Tu n’es pas dans ton état normal.

Cette phrase m’a glacée. C’était exactement ce qu’il répétait depuis plusieurs semaines : que je devenais distraite, que j’oubliais des choses, que je n’étais plus capable de gérer seule mes affaires.

J’avais mis ces remarques sur le compte de l’inquiétude. Après tout, nous venions d’enterrer mon mari. Je n’avais ni l’énergie ni l’envie de me battre contre mes propres enfants.

Mais Leah m’avait prévenue.

Et Denise était là.

— Je suis peut-être bouleversée, Eric, mais je sais encore reconnaître une menace quand elle se présente dans ma cuisine.

Il a tenté de se diriger vers le comptoir. Denise s’est placée devant lui.

— Vous ne touchez à rien. La police va s’en charger.

— Vous n’avez pas le droit de me retenir ici !

— Personne ne te retient, a répondu Denise. Mais tu ne vas pas faire disparaître un élément qui pourrait être important.

Quelques minutes plus tard, deux policiers sont arrivés. Ils ont séparé Eric de nous et ont photographié le plat avant de le placer dans un contenant adapté. Ils nous ont demandé de raconter précisément ce qui s’était passé, depuis la livraison du gratin jusqu’à son arrivée.

Eric a d’abord affirmé qu’il s’agissait d’un malentendu. Puis il a changé de version : il disait avoir ajouté un complément alimentaire destiné à m’aider à dormir. Il prétendait que c’était sans danger.

Les policiers lui ont demandé pourquoi il ne m’en avait pas parlé.

Il n’a pas répondu.

Le plat a été envoyé pour analyse. Les enquêteurs ont également demandé à consulter les messages qu’Eric avait échangés avec sa mère et les éventuels éléments concernant son projet de me faire déclarer incapable de vivre seule.

Avant de partir, l’un des policiers m’a conseillé de ne rien consommer d’autre qu’Eric aurait pu m’apporter et de consulter un médecin si j’avais déjà mangé une partie du plat.

Je n’y avais pas touché. Denise m’a tout de même accompagnée aux urgences pour vérifier que je n’avais été exposée à aucun produit suspect auparavant.

Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.

Le lendemain matin, Leah est arrivée chez moi.

Elle avait les yeux rouges et tenait son téléphone contre sa poitrine.

— Je suis désolée, Joan.

Je lui ai ouvert les bras. Elle s’est effondrée contre moi.

Cela faisait six ans que nous ne nous étions pas parlé autrement que par quelques messages formels. Six années de silence après une dispute qui avait commencé lors de l’anniversaire de son père. À l’époque, elle m’avait accusée de vouloir prendre la place de sa mère. J’avais répondu trop durement, elle avait quitté la maison et nous n’avions jamais réussi à réparer les choses.

— Pourquoi tu m’as prévenue maintenant ? lui ai-je demandé doucement.

Elle a essuyé ses joues.

— Parce que j’ai vu quelque chose que je ne pouvais plus ignorer. Depuis plusieurs mois, Eric parlait de tes oublis, de tes habitudes, de ton argent. Il disait que tu étais trop âgée pour vivre seule et qu’il fallait que quelqu’un prenne les décisions à ta place.

— Et tu l’as cru ?

— Au début, oui. Puis il m’a demandé de l’aider à te convaincre de signer certains documents. J’ai refusé. Il m’a dit que je ne comprenais rien et que je n’avais pas à me mêler de vos affaires.

Elle a marqué une pause.

— Jeudi, je l’ai vu manipuler le plat avant de le déposer chez toi. Quand je lui ai demandé ce qu’il faisait, il m’a répondu qu’il préparait quelque chose pour t’aider à dormir. Mais il a immédiatement changé de sujet. J’ai trouvé ça étrange. Alors j’ai attendu qu’il parte et j’ai vérifié les messages qu’il m’avait envoyés.

Elle m’a montré son téléphone.

Le message était toujours là :