Félix hocha lentement la tête.
— Je ne le ferai pas.
Je le regardai une dernière fois.
— Alors, commence par dire la vérité.
Lorsque je rentrai à la maison, Vladislav m’attendait dans la cuisine.
Il avait posé deux assiettes sur la table. Il avait préparé des pâtes, comme il le faisait les soirs où je rentrais tard et où il voulait me montrer qu’il pouvait prendre soin de moi à son tour.
— Tu l’as vu ? demanda-t-il.
— Oui.
— Et alors ?
Je m’assis en face de lui.
— Ton père a reconnu qu’il avait vu une version du document où mon nom apparaissait. Il affirme ne pas avoir signé la version finale. Il va transmettre les archives qu’il possède pour que nous puissions établir ce qui s’est passé.
Vladislav joua avec sa fourchette.
— Est-ce qu’il a demandé à me voir ?
— Oui.
— Qu’est-ce que tu lui as répondu ?
— Que c’était à toi de décider.
Il resta silencieux.
— Tu serais en colère si je voulais le rencontrer ?
Je posai ma main sur la table, près de la sienne.
— Non. Tu as le droit de vouloir connaître ton père. Tu as aussi le droit de ne pas vouloir le voir. Ce qui s’est passé entre lui et moi ne doit pas décider à ta place de ce que tu ressens.
Il releva les yeux.
— Et si je lui en veux ?
— Tu en as le droit.
— Et si une partie de moi veut quand même le connaître ?
— Tu en as aussi le droit.
Il sembla réfléchir à ces deux possibilités, comme s’il découvrait qu’il n’avait pas besoin d’en choisir une seule.
— Je voudrais le rencontrer une fois, dit-il finalement. Mais je ne veux pas que tu sois obligée de lui parler.
— Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi.
Je souris doucement.
— Je serai là si tu as besoin de moi. Mais cette rencontre sera la tienne.
Il hocha la tête.
Puis, après un long silence, il posa la question que je redoutais.
— Pourquoi est-ce que grand-mère nous a traités comme ça ?
Je pris le temps de chercher mes mots.
— Parce qu’elle a laissé ses préjugés et sa peur décider à sa place. Elle pensait que le nom de sa famille, son argent et sa réputation étaient plus importants que les personnes qui l’entouraient. Elle a fait des choix qui nous ont blessés. Aujourd’hui, elle semble regretter certaines choses, mais ce regret ne change pas le passé.
— Est-ce qu’on doit lui pardonner ?
Je regardai mon fils.
— Personne ne peut t’obliger à pardonner. Et pardonner ne signifie pas oublier ou laisser quelqu’un recommencer. Tu peux entendre les excuses d’une personne sans lui donner immédiatement une place dans ta vie.
Il baissa les yeux vers son assiette.
— Je crois que je comprends.
Je tendis la main et serrai doucement ses doigts.
— Tu n’as pas besoin de tout comprendre ce soir.
Pour la première fois depuis des semaines, il sourit un peu.
Et je compris que, malgré les documents, les dettes et les secrets, la chose la plus importante restait intacte : nous pouvions encore nous dire la vérité.
Les mois suivants furent consacrés à l’examen des documents.
Les archives fournies par Félix permirent de retracer plusieurs échanges entre l’ancienne entreprise familiale, un intermédiaire financier et les personnes qui avaient préparé les pièces du dossier. Certaines déclarations avaient été modifiées au fil du temps. La signature contestée ne pouvait pas être authentifiée comme étant la mienne, et les éléments disponibles ne permettaient pas d’établir que j’avais accepté la garantie.
Les avocats poursuivirent les démarches nécessaires pour faire rectifier les informations erronées et contester toute obligation qui aurait été fondée sur cette signature.
La dette, elle, ne disparut pas par magie.
La maison familiale restait concernée par la procédure de recouvrement, et Émilie dut envisager des solutions réalistes pour son avenir. Félix accepta de coopérer avec les personnes chargées d’examiner le dossier. Sa responsabilité éventuelle dans les décisions anciennes devait être évaluée à partir des preuves, et non de ses seules déclarations.
Un jour, Émilie revint me voir.
Cette fois, elle n’avait ni valises ni chemise cartonnée. Elle tenait un petit paquet enveloppé dans du papier kraft.
Je la laissai entrer, puis nous nous assîmes dans le salon.
— Je ne viens pas te demander de payer la dette, dit-elle. J’ai compris que je n’avais pas le droit de te demander cela.
Elle posa le paquet sur la table.
— Je voudrais te rendre quelque chose.
À l’intérieur se trouvait une petite boîte en bois, abîmée sur les bords.
Je la reconnus immédiatement.