Julien ne semblait ni surpris ni en colère. Il regarda la porte verrouillée, puis sa mère.
—Tu es sûre qu’elle est partie ?
Monique hocha la tête.
—Elle est descendue avec la petite. Maintenant, elle va comprendre qu’elle ne peut pas faire tout ce qu’elle veut dans cet appartement.
Julien passa une main sur son visage.
—Maman, je t’ai dit de ne pas exagérer.
—Moi, j’exagère ? C’est elle qui te monte contre moi depuis des mois ! Elle veut que tu choisisses entre ta mère et ta propre famille.
Il ne répondit pas. Il s’assit sur le canapé et sortit son téléphone.
Puis il prononça une phrase qui me glaça le sang :
—Il faut qu’elle arrête de poser des questions sur le compte avant qu’elle découvre le reste.
Monique se rapprocha de lui.
—Alors, il faut que tu règles ça rapidement. Si elle comprend ce que nous avons fait, nous sommes tous les deux dans de beaux draps.
Je regardai l’écran de mon téléphone sans parvenir à respirer normalement.
Le compte.
Quel compte ?
Je rembobinai la vidéo plusieurs fois, espérant avoir mal entendu. Mais les mots étaient parfaitement clairs. Mon mari, celui qui m’avait laissée attendre dans le couloir avec notre fille affamée, savait que sa mère me tenait volontairement à l’écart. Et ils parlaient désormais d’autre chose, quelque chose qu’ils avaient fait ensemble.
Je me souvins alors d’un détail qui m’avait semblé insignifiant quelques semaines auparavant.
En consultant nos relevés bancaires, j’avais remarqué plusieurs virements inhabituels depuis notre compte commun. Julien m’avait expliqué qu’il s’agissait de remboursements liés à des travaux dans l’appartement. Comme les montants n’étaient pas énormes individuellement, je n’avais pas insisté.
Mais lorsque j’avais voulu vérifier les factures, il avait changé de sujet.
Le lendemain, j’avais découvert que certains documents administratifs que je conservais dans un tiroir avaient disparu. Julien avait prétendu les avoir déplacés pour faire de la place.
À présent, tout prenait un autre sens.
Je n’ai pas frappé une nouvelle fois à la porte. Je n’ai pas appelé Julien pour lui demander des explications. J’ai pris Louise dans mes bras et je suis allée chez ma mère.
Quand elle m’a ouvert, elle a immédiatement compris que quelque chose n’allait pas.
—Qu’est-ce qui s’est passé ?
J’ai essayé de répondre, mais ma voix s’est brisée. Elle m’a fait entrer, a installé Louise dans son transat et m’a préparé un thé que je n’ai presque pas touché.
Puis je lui ai montré la vidéo.
Ma mère est restée silencieuse jusqu’à la fin.
—Tu ne dois pas retourner là-bas seule, m’a-t-elle dit. Et surtout, ne les préviens pas de ce que tu sais avant d’avoir compris ce qui se passe.
Pour la première fois depuis des semaines, je me suis autorisée à écouter quelqu’un sans me demander si j’étais trop sensible.
Le lendemain, j’ai contacté une avocate. Elle m’a conseillé de conserver les relevés auxquels j’avais légalement accès, les messages et les documents déjà en ma possession, sans modifier ni supprimer quoi que ce soit. Elle m’a également expliqué que nous devions examiner ma situation locative, les finances communes et les circonstances dans lesquelles mes documents avaient disparu.
C’est en étudiant les premiers relevés que j’ai découvert l’ampleur du problème.
Depuis près de six mois, Julien effectuait des virements réguliers vers un compte que je ne connaissais pas. Une partie de l’argent avait servi à rembourser des dettes personnelles. Une autre avait été transférée vers le compte d’une petite société au nom de Monique.
Mais le plus inquiétant n’était pas seulement l’argent.
Plusieurs prélèvements avaient été mis en place après la souscription d’un crédit à la consommation. Le dossier contenait des informations personnelles me concernant, ainsi que des justificatifs dont je ne me souvenais pas avoir autorisé l’utilisation.
Je ne pouvais pas encore affirmer comment ces documents avaient été obtenus ni qui avait rempli le dossier. Il fallait que l’avocate vérifie les signatures, les dates et les conditions du crédit.
Une chose, cependant, était certaine : mon mari m’avait caché une partie importante de notre situation financière.
Et sa mère avait participé aux manœuvres visant à m’empêcher de poser des questions.
Lorsque l’avocate m’a demandé si je me sentais en sécurité à l’idée de retourner dans l’appartement, j’ai répondu non.
Ce simple mot a marqué un tournant.
J’ai organisé mon retour avec l’aide d’un proche, afin de récupérer mes affaires et celles de Louise sans me retrouver seule face à Monique. J’ai également demandé que nos échanges se déroulent par écrit autant que possible.
Julien m’a appelée une dizaine de fois ce jour-là.
Je n’ai répondu qu’au dernier appel, lorsque mon avocate m’a confirmé que je pouvais lui parler sans compromettre les démarches en cours.
—Élodie, tu es où ? demanda-t-il d’une voix impatiente.
—Chez ma mère, avec Louise.