— J’ai passé quarante ans à travailler pour que notre fils puisse vivre sans être obligé de mendier quoi que ce soit à qui que ce soit. Et maintenant, j’apprends que sa femme a payé nos travaux, nos médicaments, et qu’en plus son identité aurait été utilisée pour obtenir un crédit ?

Il secoua lentement la tête.

— Je ne comprends pas comment tu as pu en arriver là.

Valentina se mit à pleurer.

Mais cette fois, personne ne se précipita pour la consoler.

Elle expliqua finalement qu’Irina avait accumulé des dettes. Elle avait voulu lui venir en aide sans inquiéter Nikolaï, qui devait déjà faire face à des problèmes de santé. Selon elle, le crédit ne devait être qu’une solution temporaire. Elle pensait qu’André et elle pourraient rembourser la somme avant que Léna ne découvre quoi que ce soit.

— Et les cent vingt mille roubles ? demandai-je.

— Je pensais que vous pouviez vous le permettre, murmura-t-elle.

Cette phrase me fit plus mal que ses insultes.

Elle ne regrettait pas vraiment d’avoir pris mon argent. Elle regrettait de ne plus pouvoir prétendre que je n’avais rien fait pour eux.

André referma la chemise bleue.

— Maman, tu vas devoir répondre aux questions de la banque et fournir les documents nécessaires. Léna et moi ne paierons pas une dette qu’elle n’a jamais contractée volontairement.

— Tu veux faire condamner ta propre mère ?

— Je veux que la vérité soit établie. Ce n’est pas à nous de décider à la place de la banque ou de la justice.

Puis il se tourna vers moi.

— Léna, je suis désolé.

Je le regardai sans répondre immédiatement.

— Tu savais que quelque chose n’allait pas depuis un mois. Pourquoi m’avoir laissée continuer à payer les médicaments sans rien me dire ?

Il inspira profondément.

— J’avais peur que tu penses que je choisissais entre toi et ma mère. J’ai essayé de régler le problème seul. C’était une erreur.

— Tu n’avais pas à choisir entre nous. Tu avais à me dire la vérité.

Il acquiesça.

Pour la première fois depuis le début de cette soirée, je sentis qu’il comprenait réellement ce que j’avais vécu.

Je ne lui pardonnai pas tout d’un coup. Une excuse ne pouvait pas effacer des semaines de mensonges, pas plus qu’une chemise remplie de preuves ne pouvait réparer instantanément ma confiance.

Mais au moins, il avait cessé de me demander de supporter la situation en silence.

Ce soir-là, l’anniversaire prit fin sans gâteau ni discours.

Les invités partirent les uns après les autres. Valentina resta longtemps dans le salon, incapable de regarder son mari. Avant de quitter la maison, je déposai les médicaments de Nikolaï dans le placard où il les rangeait habituellement et vérifiai avec lui les horaires de prise.

Je continuais à me soucier de sa santé.

Cela ne signifiait pas que je devais accepter les humiliations de sa femme.

Les semaines suivantes, André m’accompagna à la banque pour signaler l’utilisation contestée de mes informations. Nous demandâmes les copies des documents originaux et fîmes examiner la signature. Les démarches furent longues, mais je refusai de signer quoi que ce soit qui aurait pu me rendre responsable de cette dette.

Je séparai également mes comptes personnels des dépenses familiales et établis une liste précise des sommes avancées pour les médicaments et les travaux.

André ne protesta pas.

Il commença à prendre lui-même en charge les rendez-vous médicaux de son père et à parler directement avec les prestataires. Pour la première fois, je ne fus plus considérée comme la personne qui devait tout organiser simplement parce qu’elle était disponible.

Quant à Valentina, elle m’appela un dimanche matin.

Sa voix avait perdu son assurance habituelle.

— Léna, je voudrais te demander pardon.

Je restai silencieuse.

— Je n’aurais jamais dû te parler comme je l’ai fait devant tout le monde. Je me suis comportée comme si ton argent et ton temps m’appartenaient.

— Et le crédit ?

Elle hésita.

— Je devrai répondre de ce qui s’est passé. Je le comprends.

Je ne lui promis pas que tout redeviendrait comme avant.

— Je peux envisager de te pardonner un jour, lui dis-je. Mais cela ne signifie pas que je te confierai de nouveau mes finances ou que j’accepterai d’être humiliée.

Elle acquiesça, même si elle savait que je ne pouvais pas la voir au téléphone.

Quelques mois plus tard, je m’achetai de nouvelles bottines. Une paire simple, confortable, que j’avais repérée depuis longtemps.

Lorsque je rentrai, André remarqua immédiatement la boîte.

— Elles te vont bien, dit-il avec un sourire.

Je souris à mon tour.

Ce n’était pas le prix des bottines qui comptait. C’était le fait de les avoir achetées sans culpabiliser, sans me demander si quelqu’un d’autre avait davantage besoin de mon argent.