Je baissai les yeux vers la feuille que Madeleine venait de poser devant moi.

En haut de la page, un titre en lettres capitales me coupa le souffle : « Convention de consentement à l’adoption intrafamiliale et renonciation aux droits parentaux. »

Plus bas figuraient mon nom, celui de Zoé et celui de ma sœur Sophie.

Mais ce n’était pas le pire.

Une copie de ma signature apparaissait au bas d’un document préparatoire. Une signature presque identique à la mienne, sauf que je n’avais jamais signé cette feuille.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je d’une voix étranglée.

Mon père baissa la tête.

Madeleine posa doucement Zoé dans son berceau avant de se tourner vers lui.

— Philippe, je vous conseille de répondre. Et de dire la vérité, cette fois.

Ma mère tenta de reprendre la chemise.

— Ce ne sont que des documents préparatoires. Nous voulions éviter à Manon de prendre une décision qu’elle regretterait plus tard.

Madeleine retira la chemise de sa portée.

— Alors pourquoi avez-vous imité sa signature ?

Sophie recula d’un pas.

— Maman, tu m’avais dit que Manon avait accepté ! Tu m’avais juré qu’elle voulait me confier le bébé !

Je regardai ma sœur. Elle semblait sincèrement bouleversée.

Pendant une seconde, je revis les nuits où elle m’avait appelée en pleurant après ses fausses couches. Je me souvenais de la façon dont j’avais essayé de la réconforter, de lui dire qu’un jour, peut-être, elle aurait un enfant.

Je n’aurais jamais imaginé que notre mère utiliserait cette douleur pour nous opposer l’une à l’autre.

— Sophie, tu savais qu’ils voulaient que je renonce à mes droits sur Zoé ?

Elle secoua la tête, les larmes aux yeux.

— Je savais qu’ils voulaient que tu envisages de nous la confier. Maman disait que tu étais d’accord, que tu avais seulement besoin de temps pour accepter. Je ne savais rien de cette signature.

Thomas, son mari, posa une main sur son épaule.

— Sophie, nous devons partir. Nous n’allons pas faire cela.

Mais mon père intervint brusquement.

— Personne ne partira avant que nous ayons réglé cette histoire !

Madeleine se tourna vers lui avec une froideur que je ne lui connaissais pas.

— Vous n’avez aucune autorité pour décider qui reste ici et qui s’en va. Et vous n’avez certainement pas le droit de décider à la place de Manon si elle garde son enfant.

Puis elle me regarda.

— Ma chérie, tu veux que je t’explique ce que j’ai découvert ?

Je hochai la tête, incapable de prononcer un mot.

Madeleine sortit de son sac une enveloppe ancienne, jaunie sur les bords. Elle en tira plusieurs lettres, des photocopies de relevés bancaires et un document portant le cachet d’un notaire.

— Il y a trente ans, lorsque j’ai découvert que Véronique avait détourné une partie de l’argent que ton grand-père avait placé sur un compte destiné à ses deux filles, elle m’a demandé de ne rien révéler. J’ai refusé.

Ma mère se mit à trembler.

— Arrête, maman.

— Non. Pendant des années, j’ai essayé de protéger mes petites-filles de vos conflits. Mais lorsque j’ai compris que vous racontiez à tout le monde que j’étais morte, j’ai su que vous vouliez effacer jusqu’à la possibilité que quelqu’un vous contredise.

Je fixai ma mère.

— Tu as dit à toute la famille que mamie était morte ?

Véronique serra les lèvres.

— C’était plus compliqué que ça.

— Non, répondit Madeleine. C’était très simple. Tu as coupé les ponts avec moi après notre dispute, puis tu as raconté que j’étais morte pour que personne ne cherche à me contacter.

Elle marqua une pause.

— Je suis partie vivre dans le sud après cette dispute. J’ai essayé de reprendre contact avec vous à plusieurs reprises. Tes lettres, Manon, ne m’ont jamais été transmises. J’ai découvert leur existence il y a quatre mois, grâce à une cousine qui m’a donné ton numéro.

Je sentis mes yeux se remplir de larmes.

Pendant toute mon enfance, j’avais cru que ma grand-mère était morte avant même que je puisse garder le moindre souvenir d’elle. J’avais grandi avec cette absence comme avec une vérité incontestable.

Et maintenant, elle était là, à quelques centimètres de moi, tenant ma fille dans ses bras.

— Pourquoi n’es-tu pas revenue plus tôt ? murmurai-je.

Madeleine baissa les yeux.

— J’ai essayé, ma chérie. Mais je n’ai pas toujours su comment vous retrouver. Et j’ai commis une erreur : j’ai fini par croire que vous ne vouliez plus de moi. Quand j’ai appris ta grossesse, j’ai compris que je ne pouvais plus attendre.

Elle prit ma main.

— Je ne suis pas revenue pour décider de ta vie. Je suis revenue pour que tu puisses la décider toi-même.

Ces mots me bouleversèrent davantage que tout le reste.