André était assis dans un fauteuil médicalisé, installé près de la fenêtre après son retour de l’hôpital. À ses côtés se tenaient maître Delmas et un second avocat chargé de représenter les intérêts de l’entreprise. Thomas se tenait debout près de la cheminée.
Sur la table basse reposaient les documents notariés, les copies des relevés bancaires et un ordinateur.
Élodie s’arrêta net.
— Grand-père ?
André leva les yeux vers elle.
— Bonjour, Élodie.
Elle regarda son visage, ses mains, puis le dossier devant lui. Elle chercha un signe qu’il s’agissait d’une mise en scène, d’une plaisanterie particulièrement cruelle ou d’un malentendu.
— Mais… on m’avait dit que tu ne pouvais plus parler.
— On t’a dit ce que tu voulais croire.
— Je ne comprends pas.
— Alors nous allons commencer par une question simple. Pourquoi as-tu laissé ton mari trouver une chambre verrouillée de l’extérieur, avec un homme âgé privé d’eau et de soins ?
Élodie se tourna vers Thomas.
— Tu aurais dû appeler une infirmière !
— J’ai appelé les secours, répondit-il. C’est toi qui m’avais demandé de ne pas dépenser d’argent pour en engager une.
— Tu déformes mes paroles !
Thomas sortit le mot laissé sur la table.
Il le posa devant elle.
Élodie reconnut son écriture.
Pour la première fois, elle n’eut rien à répondre.
L’héritage qui ne viendrait pas
Maître Delmas ouvrit le dossier.
— Monsieur Morel a pris des dispositions patrimoniales il y a plusieurs années, expliqua-t-il. Leur validité et leur portée seront vérifiées conformément au droit applicable. Je précise qu’aucun document présenté aujourd’hui ne dispense les autorités d’examiner les faits ni ne permet de conclure, à lui seul, à la culpabilité d’une personne.
André hocha la tête.
— Je ne suis pas ici pour distribuer des punitions selon mes humeurs. Je veux protéger ce que j’ai construit et empêcher que des salariés innocents paient pour les décisions de quelques personnes.
Il expliqua que ses parts de l’entreprise étaient encadrées par des dispositions qui empêchaient leur cession immédiate sans vérifications et autorisations précises. Il avait également demandé à son notaire de contrôler les modifications récentes proposées concernant son patrimoine.
— Vous avez donc prévu de nous déshériter ? s’emporta Marc.
— Non. J’ai prévu que personne ne puisse s’approprier mon patrimoine en prétendant que je ne comprenais plus rien.
Claire se mit à pleurer.
— André, nous sommes ta famille.
— C’est précisément pour cela que j’ai attendu si longtemps avant de croire ce que j’entendais.
Il désigna les documents.
— Des sommes ont quitté les comptes de l’entreprise. Des prestations sont contestées. Des signatures doivent être vérifiées. J’ai transmis ces éléments aux personnes compétentes. Je ne vais pas décider moi-même qui est coupable. Mais je ne laisserai plus personne dissimuler les faits derrière mon âge ou mon état de santé.
Élodie s’effondra dans un fauteuil.
— Adrien m’avait dit que tout était légal.
Thomas la regarda.
— Tu as donc besoin de lui pour expliquer tes propres décisions ?
— Tu ne comprends pas ! Il m’avait promis que nous pourrions recommencer ailleurs.
— Avec mon argent, mon travail et la mort de ton grand-père ?
Elle se couvrit le visage.
André ne cria pas. Il ne la menaça pas de la priver de tout. Il se contenta de lui dire :
— Tu devras répondre de ce que tu as fait, si les faits sont établis. Mais je ne vais pas mentir à la justice pour protéger mon nom, et je ne vais pas utiliser mon argent pour acheter ton silence.
Les gendarmes indiquèrent à Élodie qu’elle devrait les accompagner pour être entendue dans le cadre de l’enquête. Marc et Claire furent également convoqués. Adrien, dont le rôle devait être clarifié, fut recherché pour être entendu à son tour.
Personne ne fut condamné ce jour-là. L’enquête ne faisait que commencer.
Le choix de Thomas
Les jours suivants, Thomas retourna au travail, mais quelque chose avait changé en lui.
Il avait appris que l’on pouvait donner dix ans de sa vie à une famille sans jamais être considéré comme un véritable membre de celle-ci. Il avait également compris qu’être loyal ne signifiait pas accepter toutes les injustices en silence.
André lui proposa de prendre davantage de responsabilités dans l’entreprise.
— Tu connais les équipes, les fournisseurs et les difficultés du terrain. J’ai besoin de gens qui savent travailler sans confondre leur intérêt personnel avec celui de la société.
Thomas hésita.
— Je ne veux pas devenir quelqu’un qui se croit autorisé à tout parce qu’il a été blessé.
Le vieil homme sourit faiblement.
— Alors ne le deviens pas.