Pendant quelques secondes, personne ne bougea.
Sophie, debout devant Julien, avait perdu son sourire. Ses joues étaient rouges et ses mains tremblaient légèrement. Nicolas, lui, n’avait pas changé de position. Il tenait toujours son verre à la main, mais son regard s’était fixé sur sa femme.
Je penchai légèrement la tête.
— Pourquoi est-ce hors de question, Sophie ? Tu viens pourtant de m’expliquer que ce n’était qu’une blague. Si tout le monde doit savoir rire de ce genre de choses, pourquoi pas toi ?
Quelques invités échangèrent des regards embarrassés. Quelqu’un toussota pour briser le silence, sans succès.
— Ne retourne pas la situation contre moi ! s’exclama Sophie. Ce n’est pas pareil !
— Ah bon ? Qu’est-ce qui rend la situation différente ?
Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Son regard se tourna vers Nicolas, qui posa lentement son verre sur la table.
— J’aimerais aussi connaître la réponse, dit-il calmement.
Sophie se précipita vers lui.
— Nicolas, ne commence pas. Tu sais très bien comment je suis. Je plaisantais, c’est tout.
Il la regarda quelques secondes avant de répondre :
— Je sais comment tu es, oui. C’est précisément pour ça que j’aimerais comprendre pourquoi tu peux te permettre de toucher au mariage des autres, mais que personne ne doit toucher au tien.
Un murmure parcourut la pièce.
Julien se leva enfin du canapé.
— Bon, ça suffit. On ne va pas gâcher toute la soirée pour une plaisanterie maladroite.
Je me tournai vers lui.
— Tu as raison. Une plaisanterie maladroite peut arriver. Mais ce qui me dérange, ce n’est pas seulement qu’elle se soit assise sur tes genoux. C’est que tu aies vu que j’étais blessée et que tu aies choisi de hausser les épaules, comme si mes sentiments étaient ridicules.
Il baissa les yeux un instant.
— Je ne voulais pas te faire de mal.
— Alors pourquoi ne m’as-tu pas simplement demandé si j’étais à l’aise avec ce qui se passait ?
Il ne répondit pas.
Je connaissais Julien depuis neuf ans. Nous avions traversé des périodes difficiles, des problèmes d’argent, des déménagements et des désaccords qui nous avaient parfois épuisés. Je n’avais jamais exigé qu’il devine chacune de mes émotions. J’attendais simplement qu’il les prenne au sérieux lorsque je les exprimais.
Ce soir-là, devant nos amis, j’avais eu l’impression que notre relation était devenue un décor sur lequel les autres pouvaient s’amuser sans se soucier de ce que je ressentais.
Nicolas se tourna vers Sophie.
— Depuis combien de temps trouves-tu ce genre de comportement amusant ?
Elle fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire que ce n’est pas la première fois que tu te permets des familiarités avec Julien. Je t’ai déjà vue lui envoyer des messages tard le soir. Je t’ai entendue parler de vos conversations privées comme si c’était un secret amusant entre vous deux.
Mon ventre se noua.
Je regardai Julien. Il se raidit aussitôt.
— Quels messages ? demandai-je.
— Ce n’est pas ce que tu crois, répondit-il rapidement.
Cette phrase, prononcée avec trop de précipitation, me fit davantage de mal que le geste de Sophie.
— Je ne crois encore rien, Julien. Je te pose une question.
Sophie intervint :
— Nicolas exagère. Julien et moi sommes amis depuis longtemps. Nous parlons de choses que tu ne comprends pas forcément.
Je la fixai.
— Sophie, nous sommes amies depuis douze ans. Tu connais mes peurs, mes projets, mes difficultés. Tu as été présente à mon mariage. Tu as tenu ma main lorsque j’ai perdu mon grand-père. Je t’ai défendue lorsque d’autres personnes te critiquaient. Et maintenant, tu me dis que je ne comprends pas ma propre relation parce que tu partages des choses avec mon mari que je ne connais pas ?
Son visage se ferma.
— Tu dramatises encore.
Nicolas eut un petit rire sans joie.
— Voilà. C’est exactement ce qu’elle me dit chaque fois que je lui pose une question.
Cette fois, plusieurs invités cessèrent de faire semblant de ne pas écouter.
L’un d’eux, Marc, prit finalement la parole.
— Je ne veux pas m’immiscer dans vos histoires, mais Sophie a effectivement passé une bonne partie de la soirée à chercher Julien. Quand tu es partie aux toilettes, elle a insisté pour s’asseoir à côté de lui. Puis elle a plaisanté en disant que vous étiez tellement mariés depuis longtemps que tu ne remarquerais même plus s’il flirtait avec quelqu’un.
Je sentis mes mains devenir froides.
Julien se tourna vers Marc.
— Tu n’es pas obligé de raconter tout ça.
— Pourquoi ? demanda Marc. Tu m’as pourtant dit toi-même que tu ne voulais pas que ta femme se fasse de fausses idées. Je pensais que vous étiez tous les deux au courant.