Le nom de famille Del Valle était, à leurs yeux, une frontière invisible. On pouvait y entrer par la naissance, mais jamais par l’amour.

Je sortis de la cuisine avec Renata dans les bras.

— Mauricio ! cria ma mère. Tu ne vas tout de même pas gâcher Noël pour une simple tâche ménagère !

Je m’arrêtai dans le couloir.

— Une simple tâche ménagère ? Elle a six ans, Carmen. Elle devrait être en train de jouer avec ses cousines, pas de nettoyer leurs assiettes.

Paula apparut dans l’encadrement du salon, son téléphone toujours à la main.

— Tu exagères. Les filles ont aussi aidé à débarrasser.

— Alors pourquoi sont-elles en train d’ouvrir leurs cadeaux pendant que Renata travaille ?

Elle haussa les épaules.

— Parce qu’elles sont petites. Elles n’ont pas les mêmes responsabilités.

Mon père prit une gorgée de whisky.

— Elle n’est pas comme les autres, Mauricio. Tu dois finir par l’accepter.

Je regardai Renata. Elle avait enfoui son visage dans mon épaule et ses petits doigts agrippaient ma chemise.

— Tu as raison, papa. Elle n’est pas comme les autres.

Mon père eut un sourire satisfait.

— Enfin, tu comprends.

— Elle est ma fille. Et je ne laisserai personne lui faire croire qu’elle vaut moins que les autres enfants de cette famille.

Le sourire d’Octavio disparut.

Je déposai Renata sur une chaise près de l’entrée et lui enfilai son manteau.

— Nous rentrons à la maison, mon cœur.

— Mais papa… mes cadeaux ?

Je sentis mon cœur se serrer.

— Tes cadeaux t’attendent chez nous. Et demain, nous ferons quelque chose de merveilleux tous les deux.

Elle hocha la tête sans poser d’autre question.

Alors que je récupérais mon sac, je remarquai une chemise cartonnée posée sur la console du couloir. Je l’avais apportée quelques jours auparavant, après avoir reçu un courrier de mon notaire concernant la mise à jour de mes dispositions successorales.

Sur la couverture, une mention était écrite de ma main :

« Adoption de Renata — documents personnels et familiaux. »

Je la pris.

Ma mère devint soudainement livide.

— Mauricio, laisse ça.

Je me tournai vers elle.

— Pourquoi ?

— Ce sont des papiers administratifs. Tu n’as pas besoin de les regarder maintenant.

— C’est mon dossier.

Elle fit un pas vers moi.

— Donne-moi cette chemise.

Je la regardai quelques secondes. Son agitation n’avait rien à voir avec la scène que nous venions de vivre.

— Qu’est-ce que tu me caches, maman ?

— Rien. Mais ce n’est pas le moment.

J’ouvris la chemise.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs copies de documents relatifs à l’adoption, ainsi qu’une enveloppe que je ne me souvenais pas avoir ajoutée.

Elle était ouverte.

Je sortis les feuilles.

La première était une copie d’un acte notarié datant de cinq ans, signé de mon nom.

Je reconnus immédiatement ma signature.

Mais je ne reconnus pas le contenu.

Il s’agissait d’une déclaration par laquelle j’aurais prétendument accepté que Renata ne soit pas considérée comme bénéficiaire de certains biens familiaux transmis par mes parents. Une autre page indiquait que j’aurais consenti à ce que ma famille puisse prendre des décisions concernant son éducation et son patrimoine sans mon intervention.

Je relus les lignes, incrédule.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Mon père posa son verre.

— Donne-moi ce document.

— Pourquoi ma signature se trouve-t-elle sur une déclaration pareille ?

Ma mère se mit à trembler.

— Tu ne comprends pas…

— Alors explique-moi.

Paula avait cessé de filmer. Elle s’était approchée, attirée par la dispute.

Je parcourus la dernière page. Une date y figurait : quelques mois après l’arrivée de Renata dans ma vie.

Je me souvenais de cette période. Mon père m’avait demandé de signer plusieurs documents pour une réorganisation patrimoniale familiale. Il m’avait assuré qu’il s’agissait de formalités liées à une société immobilière.

J’avais signé les documents après les avoir fait examiner par mon propre conseiller. Mais cette déclaration ne figurait pas dans le dossier qu’il m’avait présenté.

Je levai les yeux.

— Vous avez utilisé ma signature ?

— Nous voulions protéger la famille, répondit Octavio.

— En falsifiant un document ?

— Ce n’est pas une falsification si tu as signé !

— J’ai signé un dossier de réorganisation immobilière. Pas une déclaration visant à priver ma fille de ses droits.

Ma mère se mit à pleurer.

— Nous ne voulions pas lui faire de mal.

Je laissai échapper un rire sans joie.

— Vous lui avez fait laver la vaisselle devant ses cousines. Vous lui avez dit qu’elle n’était pas une vraie petite-fille. Et maintenant, je découvre que vous avez essayé de la faire disparaître de nos dispositions familiales.

— C’était avant que tu comprennes ce que représente une adoption, répliqua mon père. Nous voulions éviter des complications.