J’ai relu le message de Julien trois fois.
« Ce n’est pas la première fois qu’elle se perd. »
J’avais l’impression que quelqu’un venait de déplacer les murs autour de moi.
— Maman, regarde-moi. Combien de fois es-tu allée seule à l’hôpital ?
Elle a serré son dossier médical contre elle.
— Claire, ce n’est pas le moment.
— Si, justement. Julien dit que ce n’est pas la première fois.
Elle a fermé les yeux quelques secondes.
— Deux fois avant aujourd’hui.
— Deux fois ? Et tu ne m’as rien dit ?
— La première fois, j’ai pris le mauvais bus. La deuxième, je suis descendue trop tôt. J’ai fini par trouver mon chemin.
— Mais pourquoi tu ne m’as pas appelée ?
Ma voix était montée malgré moi. Quelques personnes se sont retournées. Maman a baissé la tête.
— Parce que tu avais beaucoup de travail.
Je me suis tue.
Je venais de lui reprocher de m’avoir caché quelque chose, alors que, quelques heures plus tôt, c’était moi qui lui avais demandé de se débrouiller seule.
Une infirmière est venue nous chercher. Après un premier examen, le médecin a décidé que ma mère devait être évaluée plus rapidement compte tenu de ses symptômes. Elle a passé plusieurs examens complémentaires et a été gardée en observation. Les médecins nous ont expliqué qu’il fallait rechercher la cause de son essoufflement et de cette pression dans la poitrine avant de tirer des conclusions.
Pendant que maman se reposait, je me suis installée dans le couloir et j’ai appelé Julien.
— Tu savais depuis combien de temps ?
Mon frère a poussé un soupir.
— Depuis le mois dernier. Elle m’avait appelé parce qu’elle ne retrouvait plus la sortie d’un bâtiment. Elle était paniquée. Je lui ai proposé de venir passer quelques jours chez moi, mais elle a refusé.
— Et tu ne m’as rien dit ?
— Elle m’avait demandé de ne pas t’inquiéter.
Je me suis frotté le front.
— Julien, je vis avec elle !
— Je sais, Claire. Mais tu réponds toujours que tu es débordée. Quand elle t’appelle, tu lui dis souvent que tu la rappelleras. Elle ne veut pas te déranger.
J’ai voulu protester. Lui rappeler les heures supplémentaires, les dossiers urgents, les réunions que je ne pouvais pas manquer.
Mais je savais qu’il ne racontait pas toute cette histoire pour me faire du mal. Il me disait ce que je refusais de voir.
— Tu aurais pu insister, ai-je murmuré.
— Oui. J’aurais pu. Mais toi aussi.
Nous sommes restés silencieux.
Pour la première fois, aucun de nous ne pouvait rejeter toute la faute sur l’autre.
Quand je suis retournée dans la chambre, maman était réveillée. Elle regardait les arbres derrière la fenêtre.
— Tu sais, ma chérie, dit-elle, je ne t’en veux pas pour ce matin.
Je me suis assise près de son lit.
— Moi, je m’en veux.
Elle a tourné la tête vers moi.
— Ton travail est important. Je le sais.
— Mais toi aussi, tu es importante.
Elle a souri doucement.
— Bien sûr. Mais tu as ta vie. Je ne veux pas que tu abandonnes tout chaque fois que j’ai un rendez-vous.
— Je ne te demande pas de devenir ma seule priorité. Je voudrais seulement que tu me laisses être ta fille quand tu as besoin de moi.
Son visage s’est crispé. Elle a tourné les yeux vers la fenêtre, comme si elle cherchait une réponse parmi les arbres.
Puis elle a murmuré :
— Quand ton père est mort, je me suis promis de ne jamais vous empêcher de vivre. Julien était loin, toi, tu travaillais beaucoup. Je me disais que si je continuais à tout faire seule, vous n’auriez pas à vous inquiéter pour moi.
Elle a marqué une pause.
— Et puis, quand on vieillit, on finit par avoir peur d’une chose étrange : ce n’est pas seulement d’avoir besoin d’aide. C’est de devenir la personne dont tout le monde parle en disant qu’elle demande trop.
J’ai senti mes yeux se remplir de larmes.
— Maman, tu ne demandes jamais trop.
Elle m’a regardée avec une tendresse qui rendait ses paroles encore plus difficiles à entendre.
— Ce matin, je me suis perdue dans cet hôpital. J’ai voulu t’appeler. J’avais même ton numéro ouvert sur mon téléphone. Mais je t’ai imaginée devant tes collègues, en train de présenter ton travail. J’ai pensé que tu serais contrariée de devoir partir.
Je n’ai pas réussi à répondre.
— Alors je me suis dit que je pouvais attendre encore un peu.
Elle a baissé les yeux vers ses mains.
— C’est ça qui m’a fait peur, Claire. Pas de me perdre. C’est de ne plus oser appeler ma propre fille.
Je lui ai pris la main.