Tom baissa les yeux.
— Je pensais que ces lettres avaient été jetées.
— Je les ai gardées parce qu’elles montraient à quel point tu faisais des efforts pour rester debout.
Elle sortit ensuite une seconde enveloppe.
Cette fois, mon nom était écrit dessus.
Je reconnus immédiatement mon écriture d’enfant.
J’avais oublié cette lettre.
Elle contenait seulement quelques lignes :
« Je voudrais avoir une maison où personne ne me demanderait de partir. Je voudrais une personne qui reste, même quand je ne suis pas facile à aimer. »
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
Madame Laurent posa doucement sa main sur la boîte.
— Vous n’étiez pas les seuls enfants à écrire ce genre de choses. Mais vous avez tous les deux laissé une trace particulière dans nos dossiers.
— Pourquoi nous avoir fait venir maintenant ? demanda Tom.
Elle prit une autre enveloppe, plus récente.
— Parce qu’il y a six mois, une ancienne résidente nous a contactés. Elle avait été placée ici quand elle était petite. Elle souhaitait financer un programme pour aider les jeunes qui quittent les familles d’accueil à trouver un logement, une formation et un accompagnement.
Elle nous tendit un document.
Le programme avait été créé au nom de plusieurs anciens résidents du refuge. Et parmi les personnes qui avaient contribué à son lancement figurait le nom de Tom.
Je tournai la tête vers mon mari.
Il avait l’air aussi surpris que moi.
— Tu as fait un don ? demandai-je.
Il hocha lentement la tête.
— Il y a quelques années. J’avais économisé une partie de mes primes à l’atelier. Je ne voulais pas que les jeunes qui sortent d’ici se retrouvent seuls comme nous l’avons été.
Madame Laurent sourit.
— Ce don a permis de financer plusieurs formations et d’aider de jeunes adultes à trouver leur premier logement. Mais il y a autre chose.
Elle nous expliqua que l’ancienne résidente qui avait lancé le programme souhaitait rencontrer les personnes qui l’avaient inspirée. Elle s’appelait Sophie. Elle avait quitté le refuge bien avant nous et avait construit une entreprise prospère.
Elle avait décidé de consacrer une partie de ses revenus à aider les jeunes placés.
— Elle voulait vous remercier, dit Madame Laurent. Elle a lu les lettres que vous aviez écrites. Elles lui ont rappelé qu’un enfant peut avoir besoin d’aide même lorsqu’il ne sait pas comment la demander.
Tom resta silencieux.
Puis il demanda :
— Est-ce que cette femme a vraiment lu nos lettres ?
— Oui. Avec votre autorisation, bien entendu. Nous ne les lui avons montrées qu’après avoir vérifié que vous étiez d’accord pour que ces documents soient utilisés dans le cadre du programme.
Tom regarda les feuilles devant lui.
— Je ne pensais pas que ces mots pourraient servir à quelque chose.
— Ils ont déjà aidé des gens, répondit Madame Laurent.
Nous avons rencontré Sophie quelques semaines plus tard.
C’était une femme d’une quarantaine d’années, discrète et chaleureuse. Elle nous accueillit dans les locaux de son entreprise, où plusieurs jeunes adultes suivaient une formation professionnelle.
Elle nous expliqua qu’elle avait passé une grande partie de son adolescence à croire qu’elle ne méritait pas qu’on s’attache à elle.
— Quand j’ai lu vos lettres, dit-elle, j’ai compris que je n’étais pas la seule à avoir pensé cela. Je voulais créer quelque chose qui aurait pu nous aider lorsque nous étions jeunes.
Elle nous montra les salles de formation, les espaces de travail et les petits appartements destinés aux jeunes qui quittaient le système de placement.
Ce n’était pas un établissement luxueux. C’était un endroit simple, organisé et accueillant.
Les jeunes pouvaient y recevoir de l’aide pour préparer un entretien d’embauche, apprendre à gérer un budget, poursuivre une formation ou trouver un logement.
— Je ne veux pas décider de leur avenir à leur place, expliqua Sophie. Je veux simplement leur donner les outils pour qu’ils puissent le construire.
Tom regarda un garçon qui réparait un vieux vélo dans l’atelier pédagogique.
— Il sait ce qu’il fait, remarqua-t-il.
Sophie sourit.
— Il a commencé ici il y a quatre mois. Il veut devenir mécanicien.
Tom s’approcha de lui et lui posa quelques questions sur le dérailleur.
Je les observai discuter avec animation.
Je compris alors que Tom n’avait jamais vraiment quitté le garçon qu’il avait été au refuge. Il avait simplement grandi, appris un métier et trouvé une famille. Mais il n’avait jamais oublié ceux qui attendaient encore leur tour.
Quelques mois plus tard, nous avons participé à la première cérémonie de remise des certificats du programme.
Emily, qui avait maintenant onze ans, était venue avec nous.
Elle écouta les jeunes raconter leurs parcours. Certains avaient trouvé un emploi, d’autres avaient repris leurs études. L’un d’eux expliqua qu’il avait obtenu son premier appartement grâce à l’accompagnement du programme.