— Tu as utilisé la terrasse comme prétexte !

— Oui.

Le silence retomba.

Sophie ne tenta pas d’adoucir son aveu.

— Je suis désolée.

Claire regarda la terrasse éventrée, les lattes de chêne empilées contre le mur et les outils de Julien. Elle avait imaginé mille raisons au retour de cet homme dans la maison familiale. Aucune ne lui avait fait aussi mal que celle-ci.

Mais quelque chose d’autre la troublait.

Les deux tasses posées sur la table.

Les déjeuners partagés.

La façon dont sa mère regardait Julien lorsqu’il parlait.

Elle se tourna vers elle.

— Maman, tu ne l’as pas fait venir seulement pour réparer la terrasse, n’est-ce pas ?

Sophie pâlit.

Julien resta parfaitement immobile.

— Claire…

— Non, laisse-moi finir. Pendant que je croyais que vous aviez des secrets sur mon père, vous avez passé trois semaines ensemble. Tu lui as parlé de moi, de notre histoire. Et maintenant, je vous trouve ici, comme si vous étiez devenus… proches.

Sophie posa les mains à plat sur la table.

— Je ne t’ai pas fait venir pour te remplacer auprès de lui. Et je ne cherche pas à prendre ta place dans sa vie.

— Alors qu’est-ce que tu cherches ?

Sophie regarda Julien, puis sa fille.

— Depuis la mort de ton père, je découvre qui je suis quand je n’ai plus quelqu’un pour décider à ma place. Julien m’a parlé comme à une personne, pas comme à la femme de quelqu’un. Il m’a écoutée. Il m’a aidée à comprendre que je pouvais faire des choix sans demander la permission.

Elle marqua une pause.

— Je me suis attachée à lui. Peut-être plus que je ne l’aurais dû. Mais je n’ai rien fait pour te le cacher, et je n’ai jamais voulu qu’il te fasse du mal une seconde fois.

Claire sentit la colère lui monter au visage.

— C’est mon ancien compagnon, maman !

— Je le sais.

— Il a été l’homme que je voulais épouser !

— Je le sais aussi.

Sophie avait les yeux pleins de larmes.

— Mais je ne peux pas te promettre que je ne ressentirai jamais rien pour quelqu’un simplement parce que cette personne a compté dans ta vie. Je peux seulement te promettre que je ne ferai rien en secret.

Julien prit enfin la parole.

— Claire, je ne suis pas venu ici pour me rapprocher de ta mère. Je suis venu pour réparer une terrasse. Et quand j’ai compris qu’elle portait encore le poids de ce qu’Étienne lui avait imposé, j’ai voulu l’écouter.

Il inspira profondément.

— Mais je dois être honnête avec toi. J’ai de l’affection pour Sophie. Je me suis senti moins seul en sa compagnie. Je ne sais pas encore ce que cela signifie, et je ne veux pas le transformer en quelque chose que ce n’est pas.

Claire le regarda, bouleversée.

Elle avait espéré retrouver l’homme qu’elle avait aimé. Elle avait imaginé des excuses, des retrouvailles, peut-être même la possibilité de recommencer.

Mais elle découvrait que trois années de silence avaient changé tout le monde.

— Et moi, alors ? murmura-t-elle.

Julien s’approcha, puis s’arrêta à une distance respectueuse.

— Tu comptes toujours pour moi. Ce que nous avons vécu ne disparaît pas parce que nous avons été séparés. Mais je ne peux pas te promettre que nous redeviendrons ceux que nous étions.

Il baissa la voix.

— Je ne veux plus que quelqu’un décide à notre place. Pas ton père. Pas ta mère. Pas moi. Et pas toi non plus.

Claire détourna le regard.

Elle aurait préféré qu’il lui dise qu’il l’avait attendue, qu’il n’avait jamais cessé de l’aimer, que rien n’avait changé. Cela aurait été plus facile que d’entendre une vérité qui ne lui appartenait plus entièrement.

Elle prit la lettre d’Étienne et la plia avec soin.

— Je vais rentrer à Bordeaux.

Sophie se leva.

— Tu viens à peine d’arriver.

— Justement.

Claire se dirigea vers la porte.

Avant de sortir, elle se retourna vers sa mère.

— Je ne te demande pas de rester seule pour moi. Je ne te demande pas non plus d’oublier papa. Mais si tu veux reconstruire ta vie, fais-le avec honnêteté. Ne recommence pas à décider en secret ce qui est bon pour les autres.

Sophie hocha la tête, les larmes coulant librement.

— Je te le promets.

Claire regarda Julien une dernière fois.

— Et toi, si tu veux un jour savoir ce que j’aurais répondu si tu m’avais demandé de rester, il faudra qu’on parle. Mais pas aujourd’hui.

— D’accord.

Il ne la retint pas.

Pour la première fois depuis trois ans, il ne chercha pas à interpréter son silence à sa place.

Claire partit sous la pluie.