Je restai quelques secondes sans bouger, le téléphone collé à l’oreille.
— Comment as-tu appris l’existence de cette offre, Julien ?
Mon fils éluda la question.
— Ce n’est pas important. Écoute-moi bien, papa. Ne signe aucun papier. Nous avons des droits sur cette propriété et nous allons régler ça avec notre avocat.
Je raccrochai sans répondre.
L’homme en costume, qui s’était présenté sous le nom de Monsieur Delmas, semblait de plus en plus mal à l’aise.
— Monsieur Moreau, je préfère être honnête avec vous. Nous ne sommes pas les seuls à avoir découvert ce qui se trouve sous votre terrain. Votre fils a contacté notre groupe il y a plusieurs jours pour tenter de négocier à votre place.
Je sentis une colère froide monter en moi.
— Mon fils a négocié la vente de ma ferme sans mon autorisation ?
— Il nous a affirmé que vous étiez d’accord sur le principe. Il nous a même transmis certains documents.
Delmas ouvrit sa mallette et me tendit une copie.
C’était une lettre portant ma signature.
Enfin… une signature qui ressemblait à la mienne.
Je n’avais jamais signé ce document.
Je lui rendis la feuille.
— Alors vous savez maintenant que quelqu’un vous a menti.
Il acquiesça.
— C’est précisément pour cette raison que nous avons suspendu les discussions.
Je l’invitai à entrer dans la cuisine. Je lui servis un café, puis lui demandai de m’expliquer ce que les géomètres avaient découvert.
Il sortit une carte détaillée de la propriété.
Sous la parcelle située derrière mon potager se trouvait une importante réserve d’eau souterraine. Mais ce n’était pas tout. Les premières analyses avaient également révélé la présence d’un ancien gisement de matériaux minéraux rares, dont l’exploitation pourrait avoir une valeur considérable.
Je restai silencieux.
Quarante-trois ans plus tôt, mon père m’avait conduit jusqu’à cette parcelle. Il m’avait montré une vieille borne en pierre, presque entièrement recouverte de lierre.
« Cette terre ne doit jamais être vendue à la légère, Henri. Un jour, tu comprendras pourquoi. Mais promets-moi de ne jamais laisser quelqu’un te faire croire qu’elle vaut moins que ce qu’elle est réellement. »
À l’époque, j’avais pris ces paroles pour celles d’un vieil homme attaché à ses souvenirs.
Je comprenais enfin.
— Et les douze millions ? demandai-je.
— C’est notre première proposition pour l’acquisition de l’ensemble de la propriété, répondit Delmas. Mais je tiens à préciser qu’une expertise indépendante sera nécessaire. La valeur réelle pourrait être différente.
Je regardai par la fenêtre.
Mon potager, mes tomates, mes rangées de pommes de terre… Tout ce que mes enfants avaient tourné en ridicule se trouvait au-dessus d’une richesse dont ils n’avaient jamais soupçonné l’existence.
Pourtant, je n’étais pas heureux.
J’étais surtout inquiet de découvrir jusqu’où mes propres enfants étaient prêts à aller.
Une heure plus tard, deux voitures s’arrêtèrent devant la ferme.
Julien descendit de la première, accompagné de son frère Thomas et d’un homme portant une mallette en cuir.
Ils entrèrent sans même frapper.
— Papa, il faut que tu nous écoutes, lança Julien.
— Je t’écoute.
Il aperçut les documents sur la table et se tourna immédiatement vers Delmas.
— Vous deviez attendre notre arrivée !
L’homme en costume referma calmement sa mallette.
— Monsieur Moreau est le seul propriétaire habilité à prendre une décision concernant cette propriété. Nous ne traiterons avec personne d’autre sans son accord.
Thomas s’avança.
— Papa, tu ne comprends pas. Cette affaire est beaucoup trop importante pour que tu la gères tout seul. À ton âge, tu devrais nous laisser nous occuper des démarches.
Je le regardai longuement.
— Depuis quand mon âge vous intéresse-t-il autant ?
Aucun des deux ne répondit.
Je désignai la chaise en face de moi.
— Asseyez-vous. Vous allez m’expliquer pourquoi vous avez envoyé une fausse autorisation à cette entreprise.
L’avocat ouvrit sa mallette, mais je l’interrompis.
— Je ne vous ai pas demandé de parler à ma place.
Julien soupira.
— Papa, nous voulions simplement éviter que tu te fasses avoir. Tu ne connais rien aux affaires immobilières.
— Et c’est pour cela que tu as imité ma signature ?
Son visage se crispa.
Thomas prit alors la parole.
— Nous avons des dettes, papa. Julien a investi dans une entreprise qui a échoué. J’ai moi-même des difficultés financières. Nous pensions qu’avec la vente de la ferme, nous pourrions tous repartir sur de bonnes bases.
Je compris enfin.
Ils n’étaient pas venus pour protéger leur père.
Ils étaient venus chercher une solution à leurs problèmes avec un patrimoine qui ne leur appartenait pas.
— Vous avez ri de mon potager pendant des années, dis-je doucement. Vous m’avez conseillé de vendre cette ferme parce que vous pensiez que je ne possédais rien d’autre qu’une vieille maison et quelques légumes. Et maintenant que vous découvrez sa valeur, vous vous souvenez soudain que vous êtes mes fils.