— C’était un prêt, a murmuré Mathieu. Elle me l’avait dit. Elle voulait que tu le saches un jour, Claire, mais pas tant que Laurent ne serait pas capable de rembourser.
Laurent a frappé du plat de la main sur la table.
— J’ai remboursé une partie !
— Oui, a répondu Mathieu. Mais pas tout.
Le silence qui a suivi m’a paru interminable.
— Et les couvertures ? ai-je demandé.
Mathieu a sorti de sa poche une petite enveloppe jaunie.
— Maman nous a convoqués tous les deux, il y a environ six mois. Elle savait que sa maladie progressait. Elle nous a expliqué qu’elle avait réparti ses économies entre plusieurs supports et qu’une partie de l’or était cousue dans les couvertures. Elle voulait que tout soit déclaré à sa succession.
Il a baissé la tête.
— Puis elle nous a demandé de te laisser choisir ce que tu voulais garder de la maison avant que nous commencions à tout vider. Elle savait que tu tenais à ces couvertures.
J’ai regardé les trois morceaux de laine posés sur mon canapé.
— Et vous avez refusé de les prendre.
Mathieu a hoché la tête.
— Laurent a dit qu’elles ne valaient rien. Moi, je n’ai pas voulu me disputer avec lui. Je pensais que tu les prendrais, et que le notaire réglerait le reste.
— Alors pourquoi ne pas m’avoir parlé de l’or ?
Il a avalé difficilement sa salive.
— Parce que Maman nous avait demandé de ne rien révéler avant que tu aies fait ton choix. Elle voulait savoir si tu garderais les couvertures pour leur valeur sentimentale, sans connaître ce qu’elles contenaient.
Je me suis sentie blessée, mais pas de la manière qu’ils semblaient redouter.
Maman m’avait-elle mise à l’épreuve ?
Je n’en étais pas certaine. Peut-être voulait-elle simplement que nous prenions nos décisions sans que l’argent les influence. Peut-être aussi avait-elle voulu que je découvre, une dernière fois, quelque chose qu’elle avait préparé de ses propres mains.
— Et la phrase que tu répétais devant ma porte ? ai-je demandé à Mathieu. Celle que Maman vous avait demandé de ne jamais me dire ?
Il m’a tendu l’enveloppe.
— Lis-la.
À l’intérieur se trouvait une lettre de notre mère, écrite de sa main. Elle était datée de quelques semaines avant son hospitalisation définitive.
Je l’ai dépliée avec précaution.
« Mes enfants,
Si vous lisez cette lettre, c’est que je ne suis plus là pour vous empêcher de vous disputer.
Je sais que l’argent peut réveiller de vieilles blessures. Je sais aussi que chacun de vous a sa propre version de notre histoire.
J’ai aidé Laurent quand il en avait besoin. Il m’a promis de me rembourser, et je lui ai fait confiance. Je ne veux pas qu’il soit humilié pour cela, mais je ne veux pas non plus que cette dette disparaisse simplement parce que je suis morte.
J’ai également aidé Mathieu à plusieurs reprises, parfois sans garder de comptes précis. Je ne veux pas que vous transformiez chaque geste d’amour en facture.
Quant à Claire, elle m’a accompagnée lorsque j’avais le plus besoin de présence. Elle a donné du temps, de l’énergie et des nuits qu’elle ne retrouvera jamais. Je ne peux pas mettre un prix sur cela, et je ne veux pas que mes biens deviennent une récompense pour avoir été près de moi.
Tout ce que je possède doit être déclaré et réglé équitablement, selon la loi et les documents que j’ai laissés.
Mais il y a une chose que je veux que vous compreniez : je ne vous ai jamais aimés de la même manière, parce que vous n’êtes pas les mêmes personnes. Je vous ai aimés chacun à votre façon, avec vos forces et vos faiblesses.
Ne faites pas de ma mort une raison de vous perdre les uns les autres.
Maman. »
J’ai relu la lettre une deuxième fois.
Puis une troisième.
Je m’attendais à trouver une révélation spectaculaire, un nom caché ou une phrase qui condamnerait définitivement l’un de mes frères.
Mais Maman n’avait écrit ni testament secret ni verdict.
Elle avait simplement refusé de laisser l’argent parler à sa place.
Je me suis tournée vers Laurent.
— Tu savais qu’elle avait écrit cette lettre ?
Il a acquiescé.
— Elle nous l’avait montrée. Elle nous avait demandé de ne pas t’en parler avant que tu aies choisi les couvertures.
— Et tu as quand même voulu que je les jette.
Il n’a pas répondu.
C’était cela, la vraie trahison.
Pas seulement les quarante mille euros. Pas même le fait qu’il ait caché cette dette.
C’était d’avoir connu les dernières volontés de notre mère et d’avoir tenté de contrôler la situation dès qu’il avait compris que l’or pouvait lui échapper.