Claire aurait voulu partir. Prendre Noé dans ses bras, quitter cette terrasse et ne plus jamais entendre la voix de Julien.
Mais son fils regardait encore son père.
Alors elle resta.
— Thomas, qu’y a-t-il dans cette enveloppe ? demanda-t-elle.
Thomas la posa sur la table, sans l’ouvrir.
— Des documents qui doivent être vérifiés par un professionnel indépendant. Je ne veux pas que cette fête devienne un tribunal improvisé.
Julien eut un rire nerveux.
— Tu débarques chez moi avec une enveloppe et tu prétends connaître mes affaires ? Tu es qui, exactement ?
— Je vous l’ai dit. Je suis l’homme que Claire a engagé pour l’accompagner aujourd’hui. Mais je suis aussi expert-comptable. Quand elle m’a montré certains relevés, j’ai reconnu des opérations qui méritaient un examen approfondi.
Claire le fixa, stupéfaite. Thomas ne lui avait jamais parlé de son métier.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
— Parce que tu cherchais quelqu’un pour t’accompagner à un anniversaire, pas un conseiller financier. Je ne voulais pas mélanger les deux. Quand j’ai reconnu le nom de cette société, j’ai préféré te prévenir plutôt que de te laisser croire que j’avais découvert quelque chose de certain.
Julien arracha presque l’enveloppe de la table.
— C’est ridicule. Cet appartement ne regarde que moi.
— Alors tu n’auras aucun mal à expliquer les documents, répondit Thomas calmement.
Inès avait perdu son sourire. Elle regarda Julien, puis l’enveloppe.
— Tu m’avais dit que cet appartement appartenait à ta famille depuis des années.
Julien se tourna vers elle.
— Pas maintenant.
— Tu m’avais dit que tu l’avais acheté avant notre rencontre.
— Inès, tais-toi.
Le silence tomba sur la terrasse.
Claire connaissait ce ton. Pendant douze ans, elle avait entendu Julien l’employer chaque fois qu’une question devenait gênante. Il n’avait même pas besoin de crier. Il lui suffisait de faire comprendre que poursuivre la conversation aurait un prix.
Mais cette fois, Claire ne baissa pas les yeux.
— Tu peux me rabaisser autant que tu veux, Julien. En revanche, tu ne te serviras plus de Noé pour me faire honte.
Elle prit la main de son fils et s’accroupit devant lui.
— Mon cœur, tu veux aller voir les cadeaux avec mamie ?
Noé hocha la tête. Sa grand-mère l’emmena à l’intérieur, loin des adultes.
Claire se redressa.
— Maintenant, nous allons parler de ce que tu as caché.
Julien regarda les invités. Plusieurs avaient déjà sorti leur téléphone, mais Claire leur demanda de ranger leurs appareils. Elle ne voulait ni spectacle supplémentaire ni vidéos de son fils au milieu de cette humiliation.
Puis elle se tourna vers Thomas.
— Tu peux me dire ce que tu sais, mais je veux comprendre chaque document avant d’accuser qui que ce soit.
Thomas acquiesça.
Il expliqua que Claire avait retrouvé, au fil de ses missions de comptabilité, plusieurs références incohérentes dans les anciens documents de leur patrimoine commun. Après leur divorce, Julien avait déclaré que ses investissements immobiliers étaient détenus par des sociétés indépendantes et n’entraient pas dans le partage.
Or, certaines écritures semblaient indiquer que des fonds provenant d’une filiale du groupe de Julien avaient été versés à une société civile immobilière, Luberon Patrimoine. Cette dernière avait acquis un appartement à Cassis pour 740 000 euros.
Le gérant déclaré était un ancien directeur financier de Julien.
— Ce que nous ignorons encore, précisa Thomas, c’est qui détient réellement les parts, si les virements correspondaient à des opérations commerciales légitimes et si ces éléments ont été omis intentionnellement lors du divorce. Il faudra les contrats, les relevés complets et les déclarations déposées à l’époque.
— Et tu as trouvé tout ça comment ? demanda Julien, la voix tendue.
— En suivant les références des opérations que Claire avait déjà identifiées. Je n’ai pas accédé à tes comptes privés et je n’ai rien obtenu illégalement.
Julien serra l’enveloppe contre lui.
— Tu n’as aucune idée de ce que tu risques.
— Ce genre de phrase ne rend pas un document plus vrai ou plus faux, répondit Thomas. Ce sont les pièces qui parleront.
À cet instant, le téléphone de Julien vibra. Il s’éloigna de quelques pas pour répondre, mais Claire entendit distinctement :
— Je t’avais dit que ces papiers ne devaient jamais ressortir. Pourquoi personne ne m’a prévenu ?
Il raccrocha aussitôt en voyant qu’elle l’observait.
Claire sentit un frisson lui parcourir le dos.
— À qui parlais-tu ?
— À mon avocat.
— Alors appelle-le de nouveau. Je veux que le mien reçoive les mêmes documents.
Julien la regarda avec une hostilité qu’elle ne lui avait plus vue depuis leur séparation.
— Tu veux me détruire.
— Non. Je veux savoir si tu m’as menti pendant notre mariage, puis pendant notre divorce.
Il ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.