À ces mots, je relevai les yeux.
Beatriz était devenue livide.
— Tía… demanda Daniel d’une voix étranglée. Tu savais ?
Elle ne répondit pas.
Nicolas prit alors une deuxième lettre.
— Celle-ci date de deux ans après la disparition de Lucía. Elle est adressée à Beatriz.
Il la déplia.
— Je peux la lire ?
Beatriz ferma les yeux.
Ce fut son silence qui lui répondit.
Nicolas lut.
Beatriz,
Je t’en prie, dis à Elena que je ne l’ai pas abandonnée. Si je ne peux pas revenir, trouve au moins un moyen de lui faire parvenir cette lettre. Elle n’a que seize ans. Elle doit croire que sa mère l’aime.
Je m’accrochai au bord de la table.
— Tu avais cette lettre ? demandai-je.
Beatriz se mit à pleurer.
— Elena, je…
— Tu avais cette lettre ?
— Oui.
Un seul mot.
Un seul mot pour vingt années de nuits sans sommeil, de fêtes d’anniversaire sans ma mère, de questions restées sans réponse.
Je me levai.
— Tu m’as regardée attendre devant la gare. Tu m’as vue pleurer. Tu m’as hébergée pendant des semaines. Tu m’as entendue demander si elle reviendrait. Et tu savais ?
— Ton beau-père m’avait menacée, sanglota-t-elle. Il disait que si je t’aidais à retrouver ta mère, il ferait arrêter mon frère pour une affaire de dettes. J’avais peur. Je pensais que si je gardais le silence, il finirait par nous laisser tranquilles.
— Tu pensais ?
Ma voix tremblait désormais.
— Tu as choisi de me laisser croire que ma mère ne m’aimait pas plutôt que de risquer de perdre quelque chose toi-même.
Elle baissa la tête.
Je ne lui répondis plus.
Certaines trahisons ne méritent pas une scène. Elles méritent simplement qu’on cesse de donner à leurs auteurs le pouvoir de nous expliquer pourquoi ils nous ont blessés.
Nicolas posa ensuite sur la table la copie de l’acte notarié.
— Il reste une chose à comprendre.
Daniel se rassit lentement.
— Quoi encore ?
— Le père de Daniel n’a pas seulement caché les lettres de Lucía. Il a également utilisé son nom dans une société créée plusieurs années auparavant.
Il fit glisser les documents vers moi.
Je parcourus les premières lignes. Des chiffres, des noms d’entreprises, des dates. J’avais étudié la comptabilité suffisamment longtemps pour comprendre qu’il ne s’agissait pas de simples papiers familiaux.
Ma mère avait été associée à une petite entreprise de fournitures industrielles. Son beau-père en avait repris la gestion après sa disparition, en affirmant qu’elle avait cédé ses parts.
Or l’acte notarié indiquait que cette cession n’avait jamais été validée.
— Ces parts n’ont jamais été transférées légalement, expliqua Nicolas. L’entreprise a ensuite été intégrée à plusieurs autres sociétés. Une partie de ses actifs existe toujours.
Je le regardai, incapable de parler.
— Et qu’est-ce que cela signifie pour moi ?
— Que ta mère n’a peut-être jamais perdu ses droits. Et que tu pourrais avoir des droits à faire valoir dans la succession, selon les documents originaux, les délais applicables et les décisions de justice nécessaires.
Il marqua une pause.
— Mais je ne veux pas que tu confondes cela avec la raison pour laquelle je suis venu.
Je le connaissais depuis trois ans. Il n’avait jamais aimé parler d’argent, et encore moins l’utiliser pour impressionner quelqu’un.
— Pourquoi es-tu venu, alors ?
Il posa doucement sa main sur la mienne.
— Parce que tu m’as raconté cent fois que tu avais été abandonnée par ta mère. Parce que, chaque fois que tu parlais d’elle, tu te demandais ce que tu avais fait de mal. Et parce que j’ai découvert que quelqu’un détenait des preuves capables de mettre fin à cette souffrance.
Il regarda Daniel.
— Je voulais que tu apprennes la vérité sans avoir à supplier ceux qui t’ont menti.
Daniel baissa les yeux.
Je me tournai vers Nicolas.
— Comment as-tu trouvé tout cela ?
Il hésita.
Puis il répondit :
— Grâce à une femme qui a passé des années à chercher à te retrouver.
Mon cœur s’arrêta presque.
— Ma mère ?
Nicolas acquiesça.
— Lucía est vivante, Elena.
Le restaurant sembla basculer autour de moi.
Je m’agrippai à sa main.
— Non. Ne me dis pas ça si tu n’en es pas certain.
— Je l’ai rencontrée il y a six semaines.
Je reculai d’un pas.
— Tu l’as rencontrée ?
— Oui.
— Et tu ne m’as rien dit ?
— Elle me l’a demandé. Elle avait peur que tu refuses de la voir. Elle ne voulait pas revenir dans ta vie avec une nouvelle promesse qu’elle serait incapable de tenir.
Je secouai la tête, incapable de retenir mes larmes.
— Elle est où ?
Nicolas sortit son téléphone.