Abernathy inclina la tête.

— Très bien. Nous commençons demain matin.

Le lendemain, à huit heures douze, Kenneth se présenta chez moi.

Il ne sonna pas.

Il frappa si fort à la porte que la clochette de cuivre vibra dans son support.

Je le regardai à travers la vitre avant d’ouvrir.

Il portait le même manteau gris que sur la photographie publiée la veille par Brenda. Son visage était rouge de colère, et ses cheveux soigneusement coiffés semblaient avoir résisté à une nuit presque blanche.

— Maman, qu’est-ce que tu as fait ?

Je lui ouvris la porte.

— Bonjour, Kenneth.

Il entra sans attendre d’invitation.

— Pourquoi as-tu envoyé cet avocat au siège de l’entreprise ? Pourquoi le conseil d’administration a-t-il reçu une demande de réunion extraordinaire ? Et pourquoi la banque nous a-t-elle informés qu’elle allait réexaminer certaines garanties ?

Je refermai calmement la porte.

— Tu m’as demandé de couper les ponts. J’ai décidé de revoir nos relations professionnelles et financières.

Il me fixa, incrédule.

— Tu ne peux pas faire ça !

— Pourquoi ?

— Parce que je dirige cette entreprise !

— Tu la diriges, Kenneth. Tu ne la possèdes pas.

Il ouvrit la bouche, puis la referma.

Pour la première fois depuis longtemps, je vis dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la peur.

— C’est Abernathy qui t’a mis ces idées dans la tête ?

— Non. C’est ton message.

Je pris mon téléphone et lui montrai la capture d’écran.

— Tu as écrit que toute la famille avait décidé de m’exclure. Tu m’as demandé de ne plus venir aux repas de fête. J’ai simplement accepté de ne plus mélanger les obligations familiales avec les affaires.

Il passa une main sur son visage.

— Maman, tu sais comment Brenda est. Elle était contrariée. La conversation a dérapé. Ce n’est pas ce que nous voulions dire.

— Qui est ce « nous » ?

Il hésita.

— Brenda et moi.

— Mason aussi ?

— Il n’a rien à voir là-dedans.

— Alors pourquoi as-tu parlé au nom de toute la famille ?

Il ne répondit pas.

Je désignai une chaise.

— Assieds-toi.

— Je n’ai pas le temps pour ça.

— Alors tu peux partir. Mais si tu veux parler de l’entreprise, tu devras prendre le temps d’écouter.

Il resta debout quelques secondes, puis s’assit brusquement.

Je sortis le relevé du prêt immobilier.

— Tu me dois encore cet argent.

— Je vais te rembourser.

— Quand ?

— Dès que possible.

— Tu m’as déjà dit cela il y a deux ans.

Il regarda le document.

— L’entreprise traverse une période compliquée.

— Ce prêt était destiné à votre maison de San Diego. Il n’était pas destiné à l’entreprise.

— Tout est lié, maman !

— Non, Kenneth. Tout était lié lorsque je choisissais de ne pas faire la différence. C’est terminé.

Il se leva.

— Tu vas détruire tout ce que j’ai construit !

Je sentis une tristesse profonde m’envahir.

— Je ne veux pas détruire ce que tu as construit. Je veux simplement savoir ce qui m’appartient encore, ce qui appartient à l’entreprise et ce qui a été fait avec mon argent sans mon consentement.

Il me regarda longuement.

Puis il demanda, d’une voix plus basse :

— Tu vas vraiment me faire ça ?

Je ne répondis pas tout de suite.

— Kenneth, tu es mon fils. Tu le resteras toujours. Mais être ton fils ne signifie pas que tu peux utiliser mon amour comme une signature en blanc.

Il détourna le visage.

Quelques secondes plus tard, il quitta la maison sans dire au revoir.

Je restai près de la porte jusqu’à ce que sa voiture disparaisse au bout de l’allée.

Puis je retournai dans la cuisine.

La soupe de la veille était encore dans la casserole. Je la réchauffai doucement et en remplis un récipient pour Mireille, ma voisine.

La vie continuait.

Mais quelque chose, en moi, avait changé.

À onze heures, Mason m’appela.

Sa voix était différente de celle de Kenneth. Plus hésitante, presque honteuse.

— Maman, tu as un moment ?

— Bien sûr.

— Kenneth m’a dit que tu essayais de lui retirer l’entreprise.

Je fermai les yeux.

— Je ne cherche pas à lui retirer quoi que ce soit qui lui appartient légalement. Je demande simplement qu’on vérifie les comptes.

— Il dit que tu es en colère à cause du message.

— Je suis blessée à cause du message. Les documents financiers sont une autre affaire.

Un long silence suivit.

Puis Mason murmura :

— Je suis désolé.

Je m’assis.

— Pour quoi, mon chéri ?

— Pour n’avoir rien dit hier. J’ai vu le message. Je l’ai lu. J’ai même commencé à écrire une réponse, puis je l’ai effacée.