— Celui que ta mère a conservé pendant quinze ans sans en faire un sujet de conversation.
Il s’est précipité vers les papiers.
Maître Garnier, qui était présente à ma demande, a refermé calmement le dossier.
— Monsieur Leclerc, ces documents ne vous autorisent pas à intervenir dans les affaires de votre père. Toute question concernant la succession devra être examinée conformément aux actes et à la loi.
Julien a regardé la notaire, puis moi.
— Tu veux dire que maman avait des millions ?
— Je veux dire que ta mère avait prévu de protéger son patrimoine et qu’elle m’a laissé des instructions. Nous allons les respecter.
Il s’est assis lourdement.
Je l’ai observé. Je ne ressentais aucune joie à le voir ainsi. C’était mon fils, celui que j’avais porté sur mes épaules lorsqu’il était enfant, celui à qui j’avais appris à faire du vélo.
Mais je ne reconnaissais plus l’homme assis devant moi.
4. Le véritable motif du voyage
Les jours suivants, Julien a multiplié les appels.
Il voulait rencontrer la notaire. Il voulait comprendre la structure des investissements. Il voulait savoir si la fortune de sa mère pouvait financer un projet immobilier qu’il envisageait depuis plusieurs mois.
Je lui ai répondu que je ne discuterais d’aucune transmission avant que ma situation soit clarifiée.
Puis Élodie m’a demandé à me voir seul.
Elle est venue un après-midi, sans Julien ni sa mère.
— Bernard, je dois vous dire quelque chose.
Je lui ai proposé un café.
Elle a gardé les mains autour de sa tasse sans boire.
— Le voyage à Majorque devait nous permettre de finaliser un accord avec ma mère.
— Quel accord ?
— Julien voulait vendre la maison. Il disait que vous étiez d’accord pour envisager un départ dans un logement plus petit. Il avait préparé des documents que vous deviez signer à notre retour.
Je l’ai regardée.
— Je n’ai jamais accepté de vendre.
Elle a baissé la tête.
— Je sais maintenant.
— Et tu savais qu’il avait fermé l’eau ?
Ses yeux se sont remplis de larmes.
— Oui.
J’ai senti une douleur sourde dans la poitrine.
— Tu l’as laissé faire.
— Je pensais qu’il voulait seulement vous faire peur. Sa mère disait que vous finiriez par accepter si vous compreniez que nous étions sérieux.
Elle a essuyé ses joues.
— Je n’ai pas imaginé que vous pourriez réellement manquer d’eau pendant plusieurs jours. J’aurais dû intervenir. Je suis désolée.
Je ne savais pas si ses excuses étaient sincères, mais je savais qu’elle avait participé à une décision dangereuse.
— Élodie, ce n’était pas une dispute familiale. Vous m’avez privé de ma liberté et d’un besoin essentiel.
Elle a acquiescé, incapable de me regarder.
Elle m’a ensuite expliqué que Julien rencontrait des difficultés financières. Il avait contracté plusieurs emprunts pour un projet professionnel qui n’avait pas abouti. Mireille lui avait avancé de l’argent et espérait récupérer une partie de cette somme grâce à la vente de la maison.
Leur voyage devait aussi leur permettre de discuter des modalités de remboursement.
Tout n’était pas nécessairement illégal dans le fait de vouloir vendre un bien ou de chercher à régler des dettes. Mais Julien avait choisi de me faire pression au lieu de me demander librement mon accord.
Et il avait cru que mon âge et mon affection pour lui suffiraient à m’empêcher de résister.
— Je ne vous demande pas de me pardonner, a dit Élodie. Je voulais simplement que vous sachiez la vérité.
Je l’ai raccompagnée jusqu’à la porte.
— La vérité est un début, Élodie. Ce n’est pas encore une réparation.
5. Le secret que Claire avait vraiment voulu protéger
Quelques semaines plus tard, Maître Garnier m’a remis un second document.
Il s’agissait d’une lettre complémentaire de Claire, rédigée quelques mois avant sa mort.
Elle y expliquait que ses investissements avaient été réalisés progressivement, avec l’aide de conseillers professionnels. Elle souhaitait que ce patrimoine puisse assurer ma sécurité et contribuer, si je le décidais, à l’avenir de Julien.
Mais elle avait ajouté une clause morale, pas une clause juridique :
« Ne donne pas à Julien ce qu’il réclame simplement parce qu’il insiste. Aide-le lorsqu’il en a réellement besoin, mais laisse-le apprendre à assumer ses choix. Tu n’es pas obligé de réparer toutes ses erreurs pour prouver que tu l’aimes. »
J’ai relu ces lignes dans le silence de mon salon.
Claire avait connu notre fils mieux que moi sur certains points. Elle avait vu sa tendance à compter sur nous chaque fois que les choses se compliquaient. Elle ne l’avait jamais rejeté. Elle voulait simplement que notre aide ne devienne pas une dépendance sans fin.