— Je t’ai vue sur une vidéo. Tu as remis une enveloppe à Marc. Tu lui as dit que le juge penserait que je perdais pied.
Le silence se prolongea.
Puis Élodie murmura :
— Tu ne comprends pas. Il m’a expliqué que tu étais épuisée. Il disait que Julien avait besoin d’un encadrement que tu n’étais plus capable de lui donner.
— Et tu as cru qu’il fallait fabriquer un dossier contre moi pour m’aider ?
— Il ne m’a pas dit qu’il lui faisait du mal !
Cette fois, Claire entendit autre chose que de la colère dans la voix de sa sœur : de la peur.
— Élodie, tu as remis mes informations médicales à un homme qui préparait mon éviction. Tu savais qu’il voulait vendre les biens de Julien. Tu as accepté de participer à quelque chose qui aurait pu nous priver de notre sécurité.
— Je pensais qu’il voulait protéger Julien.
— Protéger quelqu’un ne consiste pas à l’effrayer, à le priver de nourriture ou à lui faire avaler des médicaments pour le rendre plus facile à contrôler.
Élodie se mit à pleurer.
Claire sentit une douleur sourde lui traverser la poitrine. Elle avait grandi avec cette femme, partagé ses secrets et compté sur elle pendant les moments les plus difficiles de sa vie.
Elle aurait voulu entendre une explication qui efface tout.
Mais aucune explication ne pouvait rendre à Julien les semaines pendant lesquelles il avait vécu dans la peur.
— Je ne peux pas décider aujourd’hui si je te pardonnerai, dit Claire. Et je ne vais pas te promettre que nous redeviendrons proches. Si tu veux aider, tu devras dire la vérité aux enquêteurs.
Elle raccrocha.
Pour la première fois, elle comprit qu’une personne pouvait se croire bien intentionnée tout en participant à quelque chose de profondément destructeur.
Elle n’avait pas besoin de décider si Élodie était irrécupérable. Elle avait seulement besoin de cesser de lui confier sa sécurité.
3. Les images que Marc croyait contrôler
Deux jours plus tard, Claire remit officiellement les copies des vidéos aux enquêteurs par l’intermédiaire de son avocate. Les supports originaux et les informations techniques furent conservés pour permettre les vérifications nécessaires.
Les enquêteurs ne se contentèrent pas de regarder les extraits les plus choquants. Ils cherchèrent à déterminer si les images avaient été modifiées, à établir leur chronologie et à comprendre dans quel contexte les conversations avaient eu lieu.
Le résultat fut accablant pour Marc.
Une séquence montrait Julien assis devant une assiette vide. Marc lui retirait son repas et lui ordonnait de le ramasser sur le sol. Lorsque Julien protestait, Marc lui répétait qu’il devait apprendre à obéir.
Dans une autre vidéo, Marc déposait des comprimés sur la table.
— Tu prends ça et tu restes calme pendant le rendez-vous. Tu comprends ?
Julien demandait s’il pouvait savoir de quel médicament il s’agissait.
Marc répondait :
— Tu n’as pas besoin de tout comprendre.
Les enquêteurs cherchèrent à identifier les produits, à vérifier leur provenance et à déterminer si Julien les avait reçus sans prescription ou dans des conditions inappropriées. La seule présence de médicaments ne suffisait pas, à elle seule, à établir une infraction : il fallait également comprendre leur nature, leur utilisation et les circonstances de leur administration.
Puis vint la séquence avec le docteur Delorme.
Le médecin apparaissait dans le salon, consultant des documents et discutant de la procédure de protection juridique.
— Si nous démontrons qu’il ne peut pas prendre les décisions nécessaires, le placement sera plus facile à justifier, disait-il.
Marc lui demandait ce qu’il adviendrait de l’appartement.
— Une fois la mesure mise en place, les démarches patrimoniales seront plus simples. Mais il faut un dossier cohérent.
— Et Claire ?
— Il faut montrer qu’elle est incapable de s’occuper de lui.
La conversation ne constituait pas, à elle seule, la preuve définitive de toutes les infractions envisagées. Elle révélait toutefois une coordination préoccupante entre les intérêts de Marc et les documents destinés à influencer une procédure judiciaire.
Les enquêteurs comparèrent alors les certificats signés par le docteur Delorme avec les dossiers médicaux existants, les rendez-vous réellement effectués et les informations fournies par Claire.
Plusieurs incohérences apparurent.
Certains certificats affirmaient que Claire avait manifesté une agressivité importante à des dates où les documents de son employeur et d’autres éléments vérifiables indiquaient qu’elle se trouvait à Marseille. D’autres décrivaient Julien comme incapable de communiquer, alors que ses évaluations antérieures soulignaient sa capacité à exprimer ses préférences, avec des besoins spécifiques de communication et de soutien.
Le médecin fut entendu. Il contesta avoir voulu tromper la justice et affirma que ses conclusions relevaient d’une appréciation clinique.
Les enquêteurs poursuivirent leurs vérifications.