— C’est lui ! cria Monique en désignant le capitaine. Il nous a emmenés trop près des rochers ! Mon petit-fils est en danger !

Mais personne ne lui répondit. Julien avait déjà coupé le moteur et ordonné à l’équipage de distribuer les gilets de sauvetage. Une alarme retentissait dans la cabine tandis que l’eau s’infiltrait par une ouverture près de la coque.

— Tout le monde sur le pont ! Ne sautez pas à l’eau ! cria-t-il.

Je cherchai Léo du regard. Il était recroquevillé derrière une banquette, les yeux grands ouverts, incapable de bouger. Je me précipitai vers lui et lui tendis la main.

— Léo, regarde-moi. On va sortir ensemble. Tu m’entends ?

Il hocha la tête, tremblant.

Je lui attachai son gilet pendant qu’un marin nous guidait vers la sortie. Claire aidait une passagère âgée à se déplacer. Marc, lui, maintenait Monique à distance de la console pour l’empêcher de toucher aux commandes.

— Laissez-moi passer ! C’est mon petit-fils !

— Alors aidez-nous à le mettre en sécurité, répondit Marc.

Mais Monique continuait de protester, affirmant qu’on la traitait comme une criminelle.

À quelques mètres du bateau, un navire de pêche avait remarqué notre détresse. Julien réussit à communiquer notre position par radio et demanda une assistance immédiate. L’équipage déploya le radeau de secours et fit évacuer les passagers dans l’ordre, en gardant les enfants et les personnes fragiles sous surveillance.

Léo fut l’un des premiers transférés.

Au moment où je le soulevai pour le faire passer, il s’accrocha à mon cou.

— Je veux rentrer chez moi, murmura-t-il.

— Tu vas rentrer, mon grand. On s’occupe de toi.

Quelques minutes plus tard, tous les passagers étaient hors du bateau. Léo était conscient, mais il respirait rapidement et se plaignait d’une douleur à la poitrine après être tombé contre la banquette. Les secours le prirent immédiatement en charge. Par précaution, il fut transporté à l’hôpital pour des examens.

Monique, elle, n’avait qu’une seule préoccupation.

— Vous allez payer ! Mon fils connaît le maire. Il fera fermer votre parc et votre entreprise de bateaux !

Claire, encore secouée, la regarda sans répondre.

Le capitaine Julien s’approcha des secours et leur expliqua précisément ce qui s’était passé : la proximité des passagers avec la console, les mouvements brusques dans la cabine et la modification soudaine du régime moteur. Il précisa toutefois qu’il faudrait examiner le bateau pour déterminer la cause exacte de l’entrée d’eau.

Monique saisit l’occasion.

— Vous voyez ? Il avoue que son bateau est dangereux !

Je sortis alors mon téléphone.

Depuis la veille, j’avais demandé à Marc de conserver les enregistrements de sécurité. La cabine disposait d’une caméra destinée à documenter les incidents et à protéger les passagers comme l’équipage. L’enregistrement n’avait pas capté chaque détail technique, mais il montrait clairement les déplacements dans la cabine avant le choc.

On y voyait Nicole entrer derrière Monique, Julien leur demander de reculer, puis Monique se pencher vers la console au moment où Nicole perdait l’équilibre. Sa main heurtait les commandes. Quelques secondes plus tard, le moteur changeait de régime et les passagers étaient projetés vers l’avant.

La vidéo ne suffisait pas à déterminer à elle seule pourquoi la coque avait été endommagée. En revanche, elle contredisait déjà la version selon laquelle Julien aurait provoqué volontairement l’accident.

— Vous avez filmé ma famille à notre insu ? s’indigna Monique.

— La caméra était installée dans la cabine pour la sécurité des passagers, répondit Marc. L’enregistrement sera transmis aux autorités si nécessaire.

Monique se tourna vers moi.

— Effacez ça immédiatement !

— Non. Un enfant a failli perdre la vie. Cette vidéo doit être conservée.

Pour la première fois depuis notre rencontre, elle ne trouva aucune menace à lancer.

À l’hôpital, la nouvelle fut enfin rassurante : Léo n’avait pas de blessure mettant sa vie en danger. Les médecins décidèrent de le garder en observation, car certains symptômes après un choc peuvent apparaître avec retard. Sa mère arriva peu après, bouleversée, et le serra contre elle.

Quand elle apprit que sa propre mère avait insisté pour emmener le garçon sur le bateau malgré les consignes de sécurité, son visage se décomposa.

— Maman, il t’a demandé un gilet. Il t’a demandé de l’aide. Pourquoi tu ne l’as pas écouté ?

Monique baissa les yeux.

— Je voulais simplement qu’il s’amuse.

— Non, répondit sa fille, la voix brisée. Tu voulais faire ce que tu voulais, sans que personne puisse te dire non.

Cette phrase fit plus de dégâts que toutes les accusations de la veille.

Le lendemain, l’expertise du bateau révéla que la coque avait subi des dommages au contact d’un obstacle immergé. Les enquêteurs examinèrent les commandes, les données de navigation et les témoignages avant de déterminer les responsabilités. Ils étudièrent également l’enregistrement de la cabine. Aucune conclusion définitive ne fut annoncée avant la fin des vérifications.