Artiom ne prit pas immédiatement la chemise cartonnée.
Pour la première fois depuis mon retour, il semblait avoir perdu le fil de son propre scénario.
— Maman, pas maintenant, murmura-t-il.
Valentina serra le dossier contre elle.
— Si, maintenant. Puisqu’elle veut partir, autant qu’elle sache tout.
Je posai ma main sur la poignée de la porte, sans l’ouvrir.
— Je vous écoute.
Valentina lança un regard à son fils, puis déposa la chemise sur la console.
À l’intérieur se trouvaient des devis de réparation, des factures et plusieurs documents imprimés. Le logement de Valentina avait effectivement subi un dégât des eaux. Pourtant, une page attira immédiatement mon attention : un devis pour des travaux bien plus importants que la simple remise en état d’un appartement.
Il y était question de refaire entièrement la cuisine, de remplacer les fenêtres et de rénover la salle de bains.
— Ces travaux ne sont-ils pas pris en charge par l’assurance ? demandai-je.
Valentina pinça les lèvres.
— L’assurance ne couvre pas tout.
— Je comprends. Mais pourquoi ces documents sont-ils chez moi ?
Artiom s’avança enfin.
— Les travaux vont coûter plus cher que prévu. Maman ne peut pas tout payer. Je pensais qu’elle pourrait rester ici pendant que nous réglions les choses.
— Nous réglions les choses ? répétai-je. Avec quel argent ?
Il regarda le sol.
Je pris une autre feuille. C’était une estimation des dépenses mensuelles de Valentina, accompagnée d’une liste manuscrite : médicaments, alimentation, transports, frais divers. En bas, une somme avait été entourée au stylo rouge.
— Tu comptais payer tout cela avec notre compte commun ?
— Avec mon salaire aussi, protesta-t-il.
— Ton salaire ne t’autorise pas à décider seul de ce que nous allons financer.
Valentina se redressa.
— C’est ton mari ! Quand on se marie, on partage les difficultés.
— Bien sûr. Mais partager une difficulté, ce n’est pas imposer une décision à l’autre, puis lui présenter la facture.
Elle eut un petit rire méprisant.
— Tu parles comme si nous étions des étrangers.
Je la regardai calmement.
— Vous êtes la mère de mon mari. Je vous respecte. Mais vous n’êtes pas propriétaire de cette maison, et votre fils n’a pas le droit de décider à ma place qui peut s’y installer.
Le visage d’Artiom se durcit.
— Tu vas vraiment me faire choisir entre toi et ma mère ?
— Non. C’est toi qui as transformé une question d’organisation en ultimatum. Je te demande seulement de respecter notre accord.
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
Je savais qu’il espérait encore me voir céder. Pendant des années, j’avais été celle qui arrondissait les angles, qui acceptait les visites prolongées et qui finissait par préparer le thé même après une remarque blessante. Il avait confondu ma patience avec une permission permanente.
Cette fois, je sortis.
Chez ma tante Tamara, je dormis profondément pour la première fois depuis plusieurs semaines. Je ne reçus pas les appels d’Artiom cette nuit-là. Le lendemain matin, il m’envoya un message : Maman est bouleversée. Tu pourrais au moins revenir pour discuter.
Je répondis simplement : Je suis prête à discuter quand tu reconnaîtras que tu ne pouvais pas prendre cette décision seul.
Il ne répondit pas tout de suite.
Pendant les jours suivants, je pris le temps de réfléchir. Je ne voulais pas abandonner ma maison, mais je ne voulais pas non plus rentrer dans un foyer où mes limites ne seraient respectées que lorsque cela arrangeait mon mari. Je consultai une juriste pour comprendre mes droits concernant le logement et les dépenses. Les actes confirmaient que la maison m’avait été léguée personnellement par ma grand-mère. Cela ne réglait pas, à lui seul, toutes les questions liées à notre mariage, mais cela dissipait une confusion qu’Artiom entretenait parfois en parlant de « notre propriété ».
Au bout de quatre jours, il vint chez Tamara.
Il avait l’air fatigué.
— Maman peut aller chez ma sœur pendant les travaux, dit-il. Sa sœur a accepté de l’héberger quelque temps.
— Et toi, qu’en penses-tu ?
— Je pense que j’aurais dû t’en parler avant.
— Tu le savais déjà, Artiom. Tu m’as dit toi-même que tu avais choisi de ne pas me demander parce que tu pensais que je refuserais.
Il baissa la tête.
— J’avais peur que tu dises non.
— Alors tu savais que cette décision devait être prise à deux.
Il s’assit en face de moi.
— Je ne voulais pas te faire du mal.
— Pourtant, tu as préféré me mettre devant le fait accompli plutôt que de risquer une discussion difficile. Ce n’est pas la même chose que de ne pas vouloir me faire du mal.
Il ne chercha pas à nier.