Claire choisit de ne pas retourner voir Julien.
Pour la première fois depuis dix ans, elle comprit que chaque confrontation lui donnerait l’occasion de préparer une nouvelle version des faits. Elle avait besoin de preuves, pas d’une dispute de plus.
Le soir même, elle appela Maître Sophie Bernard, une avocate spécialisée en droit immobilier et en contentieux patrimonial, recommandée par une collègue de la boulangerie.
— Ne signez plus rien, lui conseilla l’avocate. Conservez tous les messages, tous les documents et tous les relevés bancaires. Nous allons demander les copies authentiques des actes et examiner les circonstances dans lesquelles ils ont été établis.
— Mais comment peut-il avoir obtenu mon appartement avec une signature que je n’ai jamais faite ?
— Il faut vérifier l’acte, les formalités notariales et les pièces qui ont permis de l’établir. Si votre signature a été imitée, une expertise pourra être demandée. Et nous devons comprendre comment les fonds ont été transférés.
Claire raccrocha avec une seule certitude : elle ne laisserait personne décider à sa place de ce qu’elle avait le droit de réclamer.
Le lendemain, elle retourna à la boulangerie. Elle avait dormi à peine deux heures, mais le travail lui permettait de réfléchir sans entendre la voix de Julien dans sa tête.
À midi, son téléphone vibra.
Un message de Monique.
« Tu as provoqué cette situation. Julien a été patient avec toi pendant des années. Si tu continues à l’accuser, tu risques de perdre bien plus que ton appartement. »
Claire fit une capture d’écran et la transmit à son avocate.
Puis elle répondit simplement :
« Toute communication concernant mes biens passera désormais par mon conseil. »
Elle n’écrivit rien d’autre.
Pendant les jours suivants, elle reconstitua méthodiquement ses dix dernières années. Elle retrouva ses bulletins de salaire, les justificatifs de ses virements mensuels vers le compte commun, les relevés de son épargne et les courriels dans lesquels Julien lui demandait de signer des documents prétendument destinés à l’assurance.
Elle découvrit également quelque chose d’étrange : trois semaines avant la cession de l’appartement, Julien avait insisté pour qu’elle lui envoie une copie de sa pièce d’identité et de son contrat de mariage.
Il avait prétendu que la banque avait besoin de mettre à jour leur dossier.
Or, le courriel qu’il lui avait envoyé contenait une faute dans le nom de l’établissement bancaire. Après vérification, Claire apprit que celui-ci n’avait jamais demandé ces documents.
Elle conserva le message original.
Une semaine plus tard, Maître Bernard la rappela.
— J’ai obtenu une première copie du dossier relatif à la cession. Il y a plusieurs éléments qui méritent d’être examinés.
Claire s’assit.
— Lesquels ?
— D’abord, le document présenté comme votre consentement a été signé dans des circonstances que vous contestez. Ensuite, certaines pièces préparatoires comportent une attestation associée au nom de Sophie Delmas. Enfin, l’opération semble avoir été préparée alors que vous étiez censée être présente au travail.
— Donc, on peut annuler la cession ?
— Pas automatiquement. Mais nous avons des raisons sérieuses de la contester et de demander que les faits soient vérifiés. Nous allons engager les démarches nécessaires.
L’avocate lui expliqua aussi que le transfert des 118 000 euros devait être analysé séparément. La possibilité de récupérer les fonds dépendrait notamment de leur destination, des pouvoirs utilisés pour les transférer et de ce que les établissements concernés pourraient établir.
Claire avait espéré entendre que tout serait bientôt réparé.
Elle comprit qu’il faudrait du temps.
Mais, cette fois, elle savait quoi faire.
La visite de Sophie Delmas
Deux jours plus tard, Sophie se présenta chez les parents de Claire.
Elle avait une cinquantaine d’années, portait un manteau beige impeccable et tenait une enveloppe contre elle.
— Je viens arranger les choses avant qu’elles deviennent irréversibles, annonça-t-elle.
Michel se plaça devant sa fille.
— Vous n’avez rien à faire ici.
— Je comprends votre colère, monsieur Martin. Mais Claire devrait réfléchir. Les procédures coûtent cher, et Julien est prêt à lui proposer un arrangement.
Claire s’avança.
— Quel arrangement ?
Sophie posa l’enveloppe sur la table.
À l’intérieur se trouvait un projet d’accord. Claire devait reconnaître avoir cédé volontairement sa part de l’appartement et renoncer à toute réclamation concernant l’épargne. En échange, Julien lui verserait une somme mensuelle pendant un an.
— Vous voulez que je reconnaisse une signature que je conteste ? demanda Claire.
— Vous étiez mariés. Vous avez certainement signé beaucoup de documents ensemble.
— Pas celui-ci.
Le sourire de Sophie se crispa.
— Vous avez une mère malade, un père qui risque des ennuis et une situation financière difficile. Vous devriez penser à votre avenir.
Claire sentit la colère monter, mais elle ne laissa pas sa voix trembler.
— C’est justement ce que je fais.
Elle repoussa l’enveloppe.
— Mon avocate vous contactera.