— Maman, je ne peux pas tout t’expliquer maintenant. Mais je te demande de ne rien signer, de ne donner aucun document me concernant et de ne communiquer aucun renseignement sur mes comptes à Élise ou à Julien.

— Tu me fais peur, ma chérie.

— Moi aussi, maman.

Il y eut un long silence.

Puis elle murmura :

— Est-ce que tu crois vraiment qu’Élise pourrait te faire du mal ?

J’ai regardé mes mains.

J’avais payé ses études. J’avais réglé ses dettes. Je l’avais accueillie chez moi chaque fois qu’elle traversait une crise. Lorsque notre père était mort, elle avait dormi dans mon lit pendant plusieurs semaines parce qu’elle n’arrivait plus à supporter le silence de sa chambre.

Je connaissais ses défauts, sa jalousie et ses colères. Mais je n’avais jamais imaginé qu’elle puisse me regarder souffrir et attendre ma disparition.

— Je ne sais pas encore jusqu’où elle est allée, ai-je répondu. C’est justement pour cela que je laisse les enquêteurs établir les faits.

Ma mère s’est mise à pleurer.

Je ne l’ai pas consolée immédiatement. Pour une fois, j’avais besoin qu’elle entende ma peur sans chercher à la faire disparaître.

Le dossier que Julien croyait avoir caché

Deux jours plus tard, mon avocat m’a accompagnée dans les démarches nécessaires pour sécuriser mon patrimoine.

Nous avons contacté les établissements financiers concernés, vérifié les bénéficiaires de mes assurances et demandé le contrôle des accès aux comptes professionnels. J’ai également fait examiner les projets de transfert de titres et les documents que Julien avait préparés.

Plusieurs anomalies sont apparues.

Un projet de cession d’une partie de mes actions avait été préparé à mon nom. Il n’avait pas été finalisé, mais certains documents comportaient des informations inexactes sur mon consentement.

Deux virements importants avaient également été préparés depuis un compte de trésorerie de ma société vers une structure de conseil créée quelques mois plus tôt. Les opérations avaient été suspendues avant leur exécution complète, grâce aux contrôles déclenchés par mon équipe comptable.

La société bénéficiaire était dirigée par un homme que je ne connaissais pas : Marc Vasseur.

— Vous avez déjà travaillé avec lui ? demanda mon avocat.

— Jamais.

— Votre mari le connaissait-il ?

— Il m’a déjà parlé d’un consultant capable de nous aider à développer nos hôtels. Mais il ne m’a jamais présenté cette personne.

Nous avons transmis les documents aux enquêteurs.

Quelques jours plus tard, ils ont établi que Marc avait eu plusieurs échanges avec Julien concernant la restructuration de ma société. Les courriels faisaient référence à une opération qui aurait permis de déplacer certains actifs et de modifier les droits de contrôle.

Ces échanges ne suffisaient pas, à eux seuls, à prouver que toutes les personnes impliquées connaissaient l’ensemble du projet. Mais ils montraient que les démarches financières n’étaient pas une simple improvisation née d’une dispute conjugale.

Quelque chose avait été préparé en amont.

Et mon nom devait servir à le rendre possible.

Le réveil de Julien

Le quatrième jour, l’hôpital m’a informée que Julien avait repris connaissance et que son état s’était stabilisé.

Je n’ai pas souhaité lui rendre visite.

Les médecins avaient réalisé les examens nécessaires pour déterminer ce qu’il avait ingéré. Les résultats devaient être interprétés avec prudence et communiqués aux autorités dans le cadre approprié.

Mon avocat m’a déconseillé tout contact direct tant que les faits étaient en cours d’investigation.

Julien a pourtant réussi à me faire parvenir un message par l’intermédiaire d’un proche.

« Claire, je ne sais pas ce que tu crois avoir vu, mais je n’ai jamais voulu te faire du mal. Tu dois venir me voir. Élise est en train de tout détruire. »

Je l’ai relu plusieurs fois.

Il ne disait pas que le flacon était innocent. Il ne m’expliquait pas pourquoi il avait versé son contenu dans ma soupe. Il ne demandait pas si j’allais bien.

Il voulait que je vienne.

Je n’ai pas répondu.

Le lendemain, mon avocat m’a appelée après un échange avec les autorités. Julien avait accepté de répondre à certaines questions, mais il avait nié avoir voulu me tuer.

Il avait déclaré que le liquide était un produit qu’il pensait inoffensif et qu’il l’avait ajouté à mon repas pour m’aider à retrouver des forces.

Cette explication devait être vérifiée. Elle ne correspondait pas à ce que j’avais vu ni aux conversations enregistrées.

Les enquêteurs ont poursuivi leurs investigations sur le produit, son origine et les circonstances de son acquisition.

Puis ils ont découvert un élément supplémentaire : quelques semaines auparavant, Julien avait contacté un intermédiaire au sujet d’une clause de mon assurance-vie.

Il voulait savoir quelles conséquences aurait mon décès sur les contrats et les droits de certains bénéficiaires.

Cette demande, prise isolément, pouvait recevoir plusieurs explications. Mais rapprochée des autres éléments, elle a renforcé les soupçons des enquêteurs.