Camille fixa l’écran.

Quarante-six entrées.

Quarante-six fois où Hélène avait ouvert la porte de leur maison sans qu’elle soit là.

Elle consulta les dates. Certaines correspondaient à ses gardes de nuit à l’hôpital. D’autres tombaient pendant ses déplacements professionnels. Une entrée avait même eu lieu le jour où elle avait accompagné sa mère à une intervention chirurgicale.

Ce jour-là, Julien lui avait envoyé un message : « Ne t’inquiète pas pour la maison, je m’occupe de tout. »

Camille posa son téléphone.

Elle aurait voulu croire à une explication innocente. Une aide pour les plantes, des affaires oubliées, des visites anodines. Mais les 14 400 euros, les photos du canapé et les accès répétés formaient un ensemble qu’elle ne pouvait plus ignorer.

Elle rappela Sophie.

— Je veux savoir ce qu’ils ont fait de cet argent.

— Nous allons vérifier. Mais ne tire pas encore de conclusion sur chaque entrée. Il faut établir ce que les relevés prouvent réellement.

Sophie lui demanda de conserver les captures de l’application, les relevés bancaires et les fichiers originaux des photographies. Elle lui recommanda également de ne pas fouiller les comptes personnels de Julien ni de récupérer des documents auxquels elle n’avait pas légitimement accès.

Camille suivit ses conseils.

À 9 heures, elle se rendit à l’hôpital pour prévenir sa responsable qu’elle avait besoin de quelques jours de congé. Elle n’entra pas dans les détails. Elle avait passé la nuit à découvrir que son mariage ne ressemblait pas à ce qu’elle croyait, et elle devait encore trouver la force de travailler au milieu des patients.

À midi, Julien appela enfin.

— Tu comptes rentrer quand ?

— Je ne sais pas encore.

— Tu es partie sans prévenir. Tu te rends compte de ce que tu me fais subir ?

Camille ferma les yeux.

Même maintenant, il trouvait le moyen de se présenter comme la victime.

— Julien, qui est Atelier H. Intérieurs ?

Un silence.

— Quoi ?

— Les huit virements de 1 800 euros.

Il reprit immédiatement un ton assuré.

— Hélène avait besoin d’un coup de main pour son activité. C’est temporaire.

— Avec l’argent de notre compte commun ?

— Nous en avons largement les moyens. Tu gagnes bien ta vie, moi aussi. Je ne vois pas pourquoi tu transformes ça en affaire d’État.

— Et les quarante-six entrées ?

Cette fois, il ne répondit pas tout de suite.

Puis il souffla :

— Tu surveilles maintenant les gens qui entrent chez toi ?

Camille sentit quelque chose se détacher en elle. Pendant des années, elle avait essayé de formuler ses inquiétudes de manière à ne pas le contrarier. Elle cherchait les mots qui permettraient une conversation honnête.

Elle comprenait enfin qu’elle ne pouvait pas fabriquer cette honnêteté à sa place.

— Je te laisse répondre à ces questions par l’intermédiaire de nos avocats.

Elle raccrocha.

La version d’Hélène

Le lendemain, Hélène sonna à la porte de Camille.

Camille n’était pas rentrée seule : Sophie l’accompagnait pour récupérer quelques effets personnels. Elle ouvrit la porte sans inviter sa voisine à entrer.

Hélène avait les yeux rouges, mais sa voix resta étonnamment ferme.

— Je suppose que tu as vu les photos.

Camille la regarda.

— Oui.

— Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça.

— Comment voulais-tu que je l’apprenne ? En trouvant encore ton parfum sur mes coussins ?

Hélène baissa les yeux.

Elle expliqua qu’elle et Julien avaient commencé à se rapprocher plusieurs mois auparavant. Au début, elle venait parler avec lui parce qu’elle traversait une période difficile. Puis leurs rencontres avaient changé de nature.

— Je sais que ce que j’ai fait est impardonnable, murmura-t-elle.

— Ce n’est pas à toi de décider si je peux pardonner. C’est à moi de décider si je veux encore t’écouter.

Hélène essuya ses joues.

Concernant les virements, elle affirma qu’il s’agissait d’avances pour des travaux de décoration et de rénovations qu’elle avait réalisés pour Julien. Elle prétendit que certaines prestations avaient été destinées à la maison du couple et que d’autres concernaient des projets personnels de son voisin.

Camille ne la crut pas sur parole.

Mais elle ne l’accusa pas non plus de vol sans preuve.

— Alors, produis les factures, les contrats et les justificatifs, dit-elle. Chaque euro devra être expliqué.

Hélène acquiesça, puis s’en alla.

Sophie referma la porte.

— Tu as bien fait de rester sur les faits.

Camille s’assit sur le canapé, à l’endroit même où elle avait découvert son mari.

— Je ne sais même plus ce qui, dans cette maison, était réel.

— Tu n’es pas obligée de tout comprendre aujourd’hui, répondit Sophie. On va séparer ce que tu sais, ce que tu soupçonnes et ce qu’il reste à vérifier.