— Tu m’as laissé diriger cette entreprise, balbutia-t-il.

— Oui, répondis-je. Je t’ai confié des responsabilités parce que je pensais que tu étais capable de les assumer. Je t’ai soutenu quand les banques refusaient de te faire confiance. J’ai défendu tes décisions devant le conseil. J’ai passé des nuits à examiner des budgets que tu présentais ensuite comme le résultat de ton seul travail.

Je marquai une pause.

— Mais je n’ai jamais signé un contrat qui te donnait le droit de me traiter comme un objet.

Teresa se précipita vers moi.

— Sofía, ma chérie, il doit y avoir une explication. Alejandro est sous pression. Il a peut-être bu un peu trop. Nous sommes une famille.

Je la regardai.

Quelques minutes auparavant, elle m’avait ordonné de m’agenouiller devant trois cents invités. Elle avait qualifié ma présence de honte et affirmé que son fils m’avait tout donné.

Maintenant, elle m’appelait « ma chérie ».

— Vous avez raison, Teresa. Nous sommes une famille. C’est justement pour cela que je n’oublierai jamais ce que vous avez choisi de faire ce soir.

Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.

Je me tournai vers Alejandro.

— Tu voulais que je demande pardon à Valentina. Tu voulais que je quitte la maison, que je disparaisse et que je te laisse raconter ta version de l’histoire. Tu pensais que personne ne me croirait parce que tu avais passé des années à convaincre tout le monde que je ne valais rien.

Je montrai ma robe tachée.

— Tu as réussi à m’humilier devant trois cents personnes. Mais tu n’as pas réussi à effacer ce que j’ai construit.

Alejandro serra les poings.

— Tu ne peux pas me retirer mon entreprise pour une dispute conjugale !

— Je ne le fais pas pour une dispute conjugale, répondis-je. La décision du conseil repose sur des questions de gouvernance qui seront examinées indépendamment. Ce que tu m’as fait ce soir relève d’autre chose. Ne confonds pas les deux.

Cette distinction était importante. Je ne voulais pas que l’entreprise devienne un instrument de vengeance personnelle, et je ne voulais pas non plus que les personnes qui y travaillaient paient le prix de nos conflits.

— Les salariés continueront d’être payés, ajoutai-je. Les clients seront servis. Les projets en cours seront examinés et poursuivis dans la mesure du possible. Personne ne sera licencié simplement parce que tu as perdu ton poste.

Esteban Ruiz acquiesça.

— Le conseil a déjà approuvé un plan de continuité. Nous ne laisserons pas les employés subir les conséquences de cette situation.

Alejandro regarda autour de lui.

Ses amis ne riaient plus. Certains avaient posé leurs verres. D’autres faisaient semblant de consulter leur téléphone pour éviter son regard.

La foule qui l’avait applaudi quelques minutes plus tôt semblait soudain très loin de lui.

Puis Valentina prit la parole.

— Alejandro, tu m’avais dit qu’elle ne possédait aucune part de l’entreprise.

Il se retourna vers elle.

— Pas maintenant.

— Tu m’avais dit que tout était à ton nom !

— Tais-toi.

Elle recula d’un pas.

Je compris alors que leur relation n’était peut-être pas fondée sur ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre, mais aussi sur l’histoire qu’Alejandro lui avait racontée : celle d’un homme puissant, propriétaire d’un groupe florissant, prisonnier d’un mariage devenu inutile.

Valentina avait cru que sa liaison lui ouvrirait les portes d’une vie privilégiée.

Elle découvrait que le pouvoir qu’elle admirait n’était pas aussi simple qu’il le paraissait.

— Tu m’as demandé de participer à des événements professionnels, dit-elle. Tu m’as assuré que mes factures seraient réglées par le groupe parce que je travaillais sur les projets de communication.

Herrera intervint calmement :

— Madame Robles, nous ne sommes pas ici pour déterminer votre responsabilité. Toute prestation réelle et correctement facturée sera examinée selon les procédures habituelles. Si certains contrats présentent des irrégularités, elles seront traitées séparément.

Valentina regarda Alejandro.

— Tu m’as utilisée.

— Tu savais que j’étais marié !

— Tu m’as dit que ton mariage était terminé depuis des années. Tu m’as dit que Sofía n’avait aucun intérêt pour toi et que vous ne partagiez plus rien.

Je n’avais aucune envie de défendre Valentina. Elle avait participé à cette humiliation, et elle avait choisi de se tenir près d’un homme qui me traitait avec mépris.

Mais je ne ressentais aucune satisfaction à la voir découvrir les mensonges d’Alejandro.

Sa déception n’effaçait pas sa responsabilité. Elle ne réparait pas non plus la mienne.

— Ce que vous vous êtes raconté entre vous ne me concerne plus, dis-je. Vous devrez régler cela sans moi.

Je repris mon sac et franchis les portes.

Cette fois, personne ne tenta de m’arrêter.

Dans le hall de l’hôtel, je m’assis quelques instants sur un canapé, à l’écart de la réception.

Mes mains tremblaient.