Nous avions besoin de réfléchir, pas de déclencher une guerre familiale au milieu de la nuit.

Mais à 7 h 06, mon téléphone a sonné.

C’était Marc.

Sa voix était méconnaissable.

— Émilie, est-ce que Chloé est chez toi ?

— Non. Pourquoi ?

Il a pris une longue inspiration.

— Elle n’est pas rentrée hier soir. Et Julien ne répond pas non plus. Claire vient de m’appeler. Elle m’a dit que vous les aviez trouvés ensemble.

Je suis restée silencieuse.

— Je ne veux pas te demander de pardonner quoi que ce soit, a-t-il poursuivi. Mais j’ai besoin de savoir une chose. Est-ce que tu as remarqué des mouvements d’argent inhabituels ?

J’ai senti mon cœur accélérer.

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

— Parce que j’ai découvert des documents dans le bureau de Chloé. Des documents concernant une société dont je n’ai jamais entendu parler. Et mon nom apparaît sur certains d’entre eux.

Je me suis redressée.

— Votre nom ?

— Oui. Je crois qu’elle a utilisé des copies de mes papiers pour ouvrir un compte professionnel. Je ne sais pas encore ce qui s’est passé, mais mon comptable vérifie tout.

À cet instant, j’ai compris que les 18 000 euros n’étaient peut-être pas le seul problème.

Marc ne m’a pas demandé de lui envoyer mes relevés. Il m’a simplement conseillé de conserver tous les documents et de ne signer aucune reconnaissance de dette ou aucun accord proposé par Julien ou Chloé.

Puis il a ajouté :

— Je suis désolé, Émilie. Je sais que tu lui as fait confiance.

Je n’ai pas su quoi répondre.

Je ne savais même plus si je devais être en colère contre Chloé, contre Julien ou contre moi-même pour avoir ignoré tous ces petits signes.

À 9 heures, Julien s’est présenté devant la maison.

Je lui ai ouvert, mais je l’ai empêché d’entrer.

Il avait le visage tiré et les yeux rougis.

— Je dois te parler.

— Tu vas parler ici.

Il a regardé derrière moi, comme s’il espérait apercevoir les enfants.

— Ils sont à l’école ?

— Oui. Et ils n’ont pas à assister à cette conversation.

Il a baissé la tête.

— Je sais que ce que tu as vu est terrible.

— Ce que j’ai vu ? Tu crois vraiment que le problème se limite à cette chambre d’hôtel ?

Son visage a changé.

Je lui ai montré les relevés bancaires imprimés.

— Dix-huit mille euros. Explique-moi.

Il a blêmi.

Ce fut sa réaction qui me convainquit que je n’étais pas devant une simple erreur de calcul.

— Émilie, je peux tout expliquer.

— Alors explique.

Il a passé une main sur son visage.

— Chloé avait des problèmes. Elle voulait lancer une petite activité de décoration d’intérieur. Elle avait besoin d’argent pour démarrer. Je pensais qu’elle nous rembourserait.

— Avec notre argent ?

— J’allais remettre les sommes sur le compte.

— Quand ?

Il n’a pas répondu.

— Et les faux libellés ? Les prétendus frais professionnels ? Tu comptais me le dire quand ?

Il a tenté de prendre ma main. Je l’ai retirée.

— Je n’ai jamais voulu te faire de mal.

— Pourtant, tu as menti à ta femme, tu as utilisé notre argent sans mon accord et tu as entretenu une relation avec une personne qui faisait partie de notre famille.

Il a fermé les yeux.

— Je suis tombé amoureux d’elle.

Ces mots m’ont traversée comme une lame froide.

Après dix ans de mariage, deux enfants et une vie construite ensemble, il avait trouvé le courage de me regarder dans les yeux pour me dire cela. Mais il n’avait jamais trouvé le courage de me dire la vérité avant que je ne la découvre moi-même.

— Depuis combien de temps ?

— Huit mois.

Huit mois.

Pendant huit mois, il avait pris ses repas avec nous, aidé Louise à choisir ses vêtements et accompagné Arthur à ses entraînements de football. Pendant huit mois, il avait prétendu être en réunion alors qu’il retrouvait Chloé.

Et pendant huit mois, j’avais continué à croire que nous étions simplement fatigués par le travail et les responsabilités.

— Tu vas quitter la maison aujourd’hui, ai-je dit.

Il a relevé la tête.

— Émilie, non. On peut consulter quelqu’un, essayer de sauver notre mariage. Pense aux enfants.

— Je pense justement aux enfants. Ils méritent des parents qui ne leur apprennent pas que l’on peut mentir pendant des mois et demander ensuite qu’on oublie tout au nom de la famille.

Il a voulu protester, mais j’ai refermé la porte.

Cette fois, je n’ai pas pleuré immédiatement.

J’ai appelé mon avocate.

Les jours suivants furent difficiles, mais je me suis imposé une règle : je ne prendrais aucune décision importante sous le coup de la colère.