Nathan posa l’enveloppe de divorce sur la table du salon, juste à côté de la tasse de thé que Grace avait oubliée le matin même.
Il avait passé la nuit à réfléchir à la manière de lui annoncer sa décision. Il s’était répété qu’il ne pouvait plus vivre avec une femme qui partageait son toit sans lui accorder le moindre regard. Il s’était même convaincu que partir était la seule façon de préserver ce qui lui restait de dignité.
Lorsque Grace rentra de l’hôpital, vers vingt et une heures, elle semblait plus épuisée que jamais. Son manteau glissait de ses épaules, son visage était pâle et ses doigts tremblaient légèrement tandis qu’elle retirait ses chaussures.
Elle aperçut l’enveloppe.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle d’une voix presque inaudible.
Nathan resta debout près de la fenêtre.
— Les papiers du divorce. Je ne peux plus continuer comme ça, Grace. Depuis des mois, j’ai l’impression de vivre avec une étrangère. Tu ne me parles plus, tu refuses de m’expliquer ce qui se passe et tu passes tous tes week-ends chez ta mère. Dis-moi franchement : est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre ?
Grace ferma les yeux.
Cette question lui faisait plus mal qu’il ne pouvait l’imaginer. Depuis des semaines, elle luttait pour garder son secret, espérant trouver le courage de lui parler au bon moment. Mais chaque fois qu’elle rentrait à la maison, elle voyait Nathan absorbé par son téléphone, ses contrats et les problèmes de son entreprise. Elle ne voulait pas ajouter ses propres souffrances à son fardeau.
Elle avait eu tort de croire que le silence le protégerait.
— Non, Nathan. Il n’y a personne d’autre.
— Alors pourquoi me traites-tu comme si je n’existais pas ?
Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit. Les larmes lui montèrent aux yeux.
— Je suis désolée…
— Tu es toujours désolée ! Mais tu ne me dis jamais pourquoi !
Nathan poussa l’enveloppe vers elle.
— Je t’ai aimée pendant neuf ans. Je t’ai soutenue dans tes études, dans tes gardes interminables, dans tes moments difficiles. Je ne te demande pas d’être parfaite. Je te demande simplement de me laisser être ton mari.
Grace regarda les documents, puis l’homme qu’elle aimait depuis presque une décennie.
Elle aurait voulu lui raconter la vérité. Lui dire qu’elle avait découvert une masse suspecte lors d’un examen, qu’une biopsie avait confirmé un cancer agressif et que les médecins lui avaient recommandé une intervention chirurgicale urgente. Elle aurait voulu lui montrer la convocation qu’elle avait cachée au fond de son sac, avec la date de l’opération prévue pour le lendemain matin.
Mais la peur l’avait paralysée.
Elle avait vu des patients entrer au bloc opératoire avec des sourires courageux et ne jamais en ressortir. Elle avait entendu des médecins annoncer de mauvaises nouvelles à des familles effondrées. Elle savait ce que signifiait un pronostic incertain.
Et elle avait peur de devenir, aux yeux de Nathan, une femme qu’il devrait soigner, surveiller et peut-être pleurer.
— Tu as raison, murmura-t-elle finalement. Peut-être qu’on ne sait plus comment se parler.
Nathan détourna le regard.
Il attendait une explication, une colère, une protestation. Il aurait même préféré qu’elle lui crie dessus. Mais Grace se contenta de prendre l’enveloppe, de la poser sur la table et de monter dans leur chambre.
Cette nuit-là, ils dormirent dans des pièces séparées.
À quatre heures du matin, Grace se réveilla et observa longuement son mari à travers la porte entrouverte du bureau. Il s’était endormi sur le canapé, les lunettes encore sur le nez, les documents de divorce posés près de lui.
Elle s’approcha doucement, retira ses lunettes et déposa une couverture sur ses épaules.
Puis elle lui caressa les cheveux une dernière fois.
— Je t’aime tellement, Nathan, chuchota-t-elle. C’est pour ça que j’ai si peur.
Elle prit son sac, glissa la convocation médicale dans une poche et quitta la maison sans le réveiller.
À six heures trente, Nathan se réveilla.
La maison était silencieuse. Sur la table de la cuisine, il trouva une feuille pliée en deux, écrite de la main de Grace.
« Nathan,
Je sais que je t’ai fait souffrir. Je sais aussi que tu mérites des réponses que je n’ai pas su te donner.
Si tu lis cette lettre, je serai probablement déjà à l’hôpital. Je dois subir une opération aujourd’hui. Les médecins m’ont expliqué les risques, et j’ai eu peur. Pas seulement de mourir, mais de te voir me regarder autrement si je devenais malade.
Je sais que c’est absurde. Tu es l’homme qui m’a promis de rester à mes côtés dans les moments difficiles. Pourtant, je n’ai pas réussi à te faire confiance avec ma peur.
Je ne t’en veux pas pour les papiers du divorce. J’ai moi-même contribué à nous éloigner.